Veence Hanao X Le Motel – Bodie

La voix murmure presque, les soupirs occupent tout l’espace. Le micro crépite tandis que les mots se déversent. Durs, crus, parfois dérangeants mais jamais vides de sens. Bodie est un album forcément noir. Il est glauque comme un parking désert dont le béton est trempé par la pluie, souvent sombre comme une soirée passée à ressasser de vieux souvenirs, pendant ces quelques minutes où les yeux restent ouverts mais ne voient rien.

L’esprit de Veence Hanao semble être une porte dont la serrure est défoncée. Pour voir ce qui se trame derrière, on devra donc regarder par le petit trou laissé libre, contraint de n’observer qu’une partie du tableau, aveugle au décor complet.

« J’regarderai le soleil se lever sur une vie éteinte »

Veence s’interroge : comment réussir à aimer, lorsque les visages se dessinent derrière les volutes de fumée, se floutent sous l’influence de l’alcool, s’approchent trop près, puis s’éloignent sans qu’on puisse les saisir ? On fuit l’amour parce qu’il peut devenir violent, parce que la chute laissera sans doute une marque plus profonde que le bonheur qui l’a précédée. Le matin suivant l’ivresse transforme la nuit passée en mirage. Comment dire que tout ira bien si l’on sait que la mémoire s’efface à mesure que le temps fait son œuvre, que ceux qui ont bercé nos enfances ne se souviendront plus de nos visages ? Pourquoi parler, enchaîner les mots sans substance, si nos lèvres ne rejetteront bientôt que des soupirs fébriles ?

« J’ai dû bredouiller l’un de mes pires je t’aime »

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Et les moineaux piaillent, se régalent déjà d’une mort imminente, à l’affût du moindre faux pas. Ils sont les maîtres d’un monde où les préceptes de la Zulu Nation sont illusoires, où seule une dose de Lexomil peut apaiser le feu qui consume les entrailles. Ces putains d’entrailles.

« Ma mère taffe le samedi puis s’écroule le dimanche
On s’échange mes angoisses et ma peur du silence »

« Je ne suis qu’un sample trop court », dit Veence, comme s’il regrettait que les plus belles choses soient condamnées à n’être qu’éphémères, conscient que profiter de l’instant est vain car il s’arrêtera forcément. Il faudra alors courir derrière cette sensation de bonheur, essayer à tout prix de la revivre, parce qu’il n’y a désormais plus que ça qui compte. Le besoin de ressentir quelque chose, n’importe quoi.

« Ça devient ouf, j’comprends plus rien
Et je rappe et je chante mais j’capte plus bien
Toutes ces absences mais j’crois que le sens attendra
J’ai croisé les meilleurs, j’vois qu’ils partent sans moi »

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Bodie est un enfer décrit avec une voix douce, un trip dans un Motel dont les portes grincent et les murs résonnent des bribes de conversations de voisins éméchés. C’est un « corridor mal éclairé », des tâches sur un mur immaculé, un souffle de désir trop court, une partie de jambe en l’air qui reste lamentablement clouée au sol. C’est ne sortir que lorsque la pluie tombe, pour être le premier à apprécier l’accalmie. C’est apprendre à se relever lorsque l’on a goûté aux abysses, comprendre que le jardin de rose ne sera pas toujours baigné de soleil, continuer à rapper même si l’on est à moitié sourd. C’est une partie de basket nocturne sur le goudron, pendant laquelle les membres sont engourdis, une fête où les dizaines de personnes qui dansent ne parviennent pas à masquer la solitude de celui qui pense seul, assis sur le canap’.

« Je retrouve un pense-bête sous ma porte. Ecrit en grand « Vincent, faut vivre ! »
Ça n’a pas grand sens d’chercher d’l’enfance, être un semblant d’insoumis
Si seules de froides cendres et des chancelances m’attendent en chambre à l’Ibis
Est-ce ça ma tangente à l’ennui ? »

C’est aussi une ballade dans la nuit et les méandres de la ville, où l’œil capte des sourires et des larmes, où les corps percutent des épaules solitaires mais continuent à avancer, acteurs d’une ville fantôme qui tente vainement de retrouver ses formes. Veence Hanao rappe, Le Motel déroule ; sur la fin de soirée, lorsque le spleen reprend la main sur l’esprit et s’abîme dans la solitude. Une sensation tenace, collée au bide de cet homme, condamné à n’être que ce type qui regarde en spectateur le bonheur de ses potes, celui qui rend les autres heureux mais dont la mélancolie bouffe les espoirs.

« J’accompagne mes gars, j’vois s’éloigner leur train
Au cas où j’ai raté le mien, j’vous raconterai la gare
Les trains qui n’arrivent pas, toutes ces larmes qui perlent
 »

Alors il reluque les filles avec des yeux timides, la tête baissée de peur qu’elles le remarquent. Il observe les passants depuis la vitre d’un bar enfumé, s’imagine des destins, refait des histoires et tisse des relations qui n’existent pas, simplement parce qu’il semble avoir perçu une lueur dans un regard.

« J’ai souri quelques heures jusqu’à ce que des larmes me rattrapent
Poussières d’étoiles, j’suis plus si sûr que le ciel veut que j’aille mal »

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Partir en virée ? Pourquoi pas. La nuit est charmante et elle ne déçoit jamais. Elle regorge de rencontres anonymes, de conversations étouffées par le silence d’une ruelle vide. Elle chante une mélodie à tous ceux qui sortent à l’extérieur pour se perdre, cherchent le frisson que la sensation d’être suivi procure. Les pas d’une personne font parfois un vacarme assourdissant, et les lampadaires n’éclairent jamais tout le paysage : les détails se cherchent dans les zones d’ombre. Les rimes ne sont jamais plus lumineuses que lorsque la nuit les enveloppe.

« Je connais la nuit, ses odeurs, ses mélodies
Ses fluides, ses flammes, comment préférer dormir ? »

On dirait qu’il vole Veence, au-dessus de lui-même, et qu’il s’observe depuis là-haut, lui et le monde qui l’entoure, rit de ce qu’il voit, se moque puis le raconte. « J’veux que me quitte c’t’impression qu’il y a une vie normale ». Veence Hanao et Le Motel ont composé une ode pour ceux qui rêvent d’être davantage que ce à quoi leur talent les destine ; Bodie est un album universel.

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