Interview – Taapion du pied !

Le label Taapion est une structure qui a su profiter de la démocratisation des musiques électroniques. Avec ses trois activistes que sont AWB (Adrien Ozouf), Shlømo (Shaun) et PVNV (Adrien Garin), ce label a réussi à se faire une place parmi les fers de lance de la nouvelle scène techno parisienne. Juste avant leur passage au Weather Winter, Buggin est allé à leur rencontre.

1, 2, 3 Soleils

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Commençons par le commencement. À défaut d’être original, je voudrais savoir qui est le premier à avoir eu l’idée de créer le label ?

AWB (Adrien Ozouf) : Nous avons eu l’idée de base avec Shaun. On se voyait déjà quand chacun faisait son truc de son coté. J’organisais aussi des soirées et je l’avais booké. Ça s’était bien passé. Le mec qui montait la soirée voulait en refaire une avec Shlømo et ses potes. Donc nous nous sommes revus avec Shaun et on s’est bien entendus. L’idée de travailler ensemble pouvait être intéressante à creuser.
Shlømo (Shaun) : L’avantage qu’on a eu quand nous avons voulu monter ce label, c’est de se mettre d’accord sur le fait de ne pas monter quelque chose avec des personnes trop proches.
AWB : Nous avons déjà eu ce genre d’expérience, où tu montes des trucs avec des personnes où il y a trop d’affectif. Ça peut nuire à ta façon de travailler. J’ai été en froid avec certains potes avant, du coup ça n’avançait plus. Tandis qu’avec Taapion, nous sommes partis sur une base professionnelle. Au fil du temps, le pro est devenu amical. Quand on part sur cette base là, c’est mieux.
Shlømo : J’ai proposé à Ozouf que Garin nous rejoigne, parce que je le connaissais depuis un an. On avait un peu le même délire. Il a accepté et c’est comme ça que s’est monté Taapion. On avait chacun beaucoup de tracks en commun dans nos ordis et on voulait tous sortir nos morceaux.

Un projet de la sorte met combien de temps à murir ?

AWB : Ça a mis environ un an. On a passé six mois à parler concrètement du label. Avant ça, on s’était vu de temps en temps pendant trois mois.
Shlømo : C’est ça. C’était en 2013. On a décidé de le faire en janvier et ça s’est concrétisé par une première sortie le 13 décembre.

Avez-vous demandé des conseils auprès de personnes qui tenaient déjà des labels ?

AWB : Pas trop, en fait. J’avais de l’expérience dans la production de soirées et le contact avec les artistes. Les accueillir, discuter et garder contact avec eux. C’est ce qui a permis d’avoir des contacts pour le label. En termes de production sur Taapion, ce qui concerne la finance et la distribution était un peu lancé comme on jette une bouteille à la mer.

Shlømo en mode Égyptien

Shlømo en mode Égyptien

Vous ne vous êtes pas lancés totalement dans l’inconnu. Vous avez appris beaucoup de choses sur le tas si je comprends bien ?

AWB : On pourrait presque dire dans l’inconnu. On a eu des bonnes expériences et des bonnes surprises. Avec les bookings, j’avais rencontré Serge – du label Clone – , Stephen Brown et Conforce qui nous a fait un remix pour que dalle. Ça s’est fait à partir de rencontres pendant les soirées. Lors d’un diner, Serge m’a confié sur un coin de table : « Si jamais tu as quelque chose à me proposer un jour, envoie-le moi et on en discutera ». C’est ce que j’ai fait et il m’a clairement dit que ce n’était pas possible. Il n’y avait plus de place dans son écurie en termes de distribution, mais ça l’intéressait. Il y a réfléchi et m’a dit qu’on allait faire ça sous le manteau pendant quelques mois. Du genre les trois premières releases sans officialiser la chose. Ça s’est super bien passé sur les trois premières sorties, donc on bosse officiellement avec Clone pour la distrib.
Shlømo : Pour le coup, c’est vrai que le label s’est fait petit à petit, sans vraiment de conseil extérieur.

En parlant de ces artistes, je serais curieux de savoir combien de temps un remix met à aboutir. Entre la demande et la sortie sur le label.

AWB : Ça n’a pas été si long que ça.

Ça dépend de l’artiste, non ?

AWB : Parfaitement. Conforce et Stephen Brown, c’était du tac au tac. On leur en a parlé la veille, le lendemain ils nous disaient oui. On leur a donné une deadline qu’ils ont tous respecté. J’étais en vacances chez mes grands-parents et j’ai reçu les deux remixes le même jour. En revanche, pour Steve Rachmad (TPN 003) et moi (TPN 005 à venir), ça a été plus galère.
Shlømo : Sans parler de galères, on a une idée très précise du label et du son qu’on veut donner, des gens qui nous intéressent, qui représentent le même style de son. On ne voulait pas faire de concessions là-dessus, ni prendre de remixeur au rabais. Donc on a choisi ce qu’on souhaitait et, parfois, c’est un peu plus compliqué, parce qu’on cherche des gens peut être moins accessibles.

Sur quelles idées vous appuyez-vous quand vous recherchez des artistes ?

AWB : C’est assez intéressant car je pense qu’on recherche d’abord un feeling naturel avec un mec qu’on va rencontrer. On pourra peut être se dire qu’on va le revoir, qu’il va devenir un pote et c’est intéressant d’allier l’affectif et la musique. C’est ce qui nous a fait collaborer avec les gens tout au long des releases.

Musicalement, quelle est votre ligne directrice ?

Shlømo : On a tous les trois été attirés par la musique de film. On va dire que c’est un axe majeur dans notre ligne artistique.
PVNV (Adrien Garin) : Il y a un article de Kiblind qui résume bien les choses. Danser et penser en même temps. Je trouve que ça colle bien au délire. Il y a des tracks qui sont plus club et d’autres que tu peux écouter au casque chez toi.
Shlømo : Notre musique a toujours été teintée de spleen et de nostalgie.

PVNV

PVNV

En parallèle du label, avez-vous des contacts pour réaliser de la musique de film ?

Shlømo : Je pense qu’on rêverait tous les trois de faire de la musique de film. J’ai toujours aimé ça. Tout petit, j’achetais les B.O. de films.
AWB : Eric Serra a été l’un des sujets auquel nous avons accroché. Quand on parlait de films, on parlait de Léon, Le Grand Bleu, Nikita, Le Cinquième Élément. On se disait que ces B.O. étaient trop bien. Maintenant, de là à travailler avec eux et dans quelles mesures, je ne sais pas. Mais pourquoi pas !

Revenons à Taapion. Avant, vous faisiez des dates chacun de votre coté. Maintenant, vous avez de plus en plus tendance à jouer tous les trois sous le pseudo « Taapion Soundsystem ».

AWB : C’est venu un peu par la force des choses. Lors du Weather Off, en juin 2015, le Batofar nous a demandé si on pouvait jouer tous les trois en DJ set. On l’a fait. Bien qu’on n’avait pas forcément un bon souvenir de cette soirée, on s’est dit que ça serait bien de se réunir de nouveau. Pas uniquement dans l’idée d’un DJ set.
Shlømo : C’est quelque chose qui germait dans notre tête, sans trop savoir sous quelle forme. Ozouf et moi jouions déjà pas mal ensemble. Poutou [surnom de PVNV Ndr] jouait tout seul, plus sous la forme de live. On a commencé à être booké tous les trois ensemble. C’est quelque chose qu’on veut continuer à faire murir.

Le brun ténébreux, c'est AWB

Le brun ténébreux, c’est AWB

Vous avez quatre sorties sur le label à votre actif [la cinquième est sortie ce lundi 29 février Ndr]. On est loin du label qui sort des EPs toutes les deux semaines. Est-ce que vous avez moins de moyens du fait que vous êtes une petite structure, ou bien est-ce une volonté de votre part ?

AWB : Il y a la qualité. Il y a aussi le fait qu’on s’était dit qu’on monterait ça à trois. La façon dont ça tournait au niveau du budget, c’était pas un truc où l’on pouvait se permettre de renflouer les caisses comme ça, tout le temps. Certains DJs font tourner leur label grâce à leurs dates. Je pense à un Ron Morelli qui a beaucoup de dates et qui peut se permettre de sortir un vinyle toutes les trois semaines. Donc on s’est clairement dit qu’on voulait sortir un disque. Même si ça ne nous rapporterait rien, on pourrait au moins récupérer l’argent de la vente et en ressortir un autre. On aimerait en sortir tous les deux ou trois mois, mais c’est compliqué.
Shlømo : Tous les trois mois, ça serait vraiment bien. Mais Poutou nous rattrape ! Car Poutou s’occupe de la trésorerie.
PVNV : Il ne faut pas oublier qu’on fait ça pour professionnaliser une passion et un trip. On est également libre de faire comme on veut. On privilégie la qualité donc on ne va pas sortir pour sortir. On va prendre notre temps.
AWB : Si on voulait faire une sortie tous les trois mois, on ne ferait pas de pochette, on n’imprimerait pas, on resterait minimaliste. Des choses à moindre coût. Au niveau visuel, on veut rester là-dessus. Sinon, on aurait un peu vendu notre âme au diable en disant qu’on met ça de coté alors qu’à la base, c’est hyper important pour nous. Malgré ça on s’est planté sur la première sortie en perdant de l’argent.

J’ai remarqué que vous privilégiez les artistes français, et plus particulièrement les Parisiens…

AWB : C’est un peu l’idée qu’on a eu avec les compils.
Shlømo : En gros, le but était de promouvoir la scène techno locale.
AWB : Sans forcément mettre de nom dessus, ça a parlé direct. Les gens voyaient que c’était des Français, des petits Parisiens. On clôture le premier chapitre de notre série Taapion avec le 6, qui est la dernière des compils, avec un guest français.
Shlømo : Il y a deux ans, quand on a décidé de monter le label, il n’y avait pas ça en France. Je trouvais qu’il n’y avait pas cette énergie qu’on retrouve dans le côté nordique. Tu avais ça avec Northern Electronics. En Suède et en Hollande, tu as une grosse écurie où ils marchent beaucoup entre eux. Regarde, même les Allemands ont ça. Marcel Dettmann ne fait jouer que ses potes allemands sur MDR [Marcel Dettmann Records Ndr]. C’est ce qu’on a voulu mettre en place.

On assiste depuis quelque temps à la création d’une multitude de collectifs. Ça se répercute sur l’organisation de soirées. Trouvez-vous qu’il y a une surabondance dans ce domaine-là ?

PVNV : C’est le principe de l’offre et de la demande.
Shlømo : Aujourd’hui, la techno s’est énormément démocratisée. On le voit depuis au moins un an.
AWB : Quand on a commencé avec nos collectifs respectifs, à Paris, il y avait quatre collectifs. Maintenant, il y en a vingt, voire plus. Malgré ça, les soirées organisées par les nouveaux petits collectifs sont blindées. Il y a plus de gens qui sortent, plus de jeunes qui s’intéressent à cette musique-là.

Il y a un peu de curiosité de la part du public. Certains ne vont pas forcément venir pour l’artiste mais plus pour le style de musique, vous ne trouvez pas ?

Shlømo : Oui. Et le lieu aussi.
AWB : J’ai l’impression que le lieu y est pour beaucoup.
Shlømo : Avec cette démocratisation de la techno à Paris, les gens viennent plus pour le côté festif. Tous ceux qui n’écoutaient pas de musique électronique sont à la recherche de nouveaux lieux, de nouveaux trucs pour s’exciter. Je crache pas du tout dessus, c’est bien pour nous qu’il y ait ce nouvel élan. Ça signifie plus de partage, c’est cool quoi !

The Belleville Three, au Weather

The Belleville Three, au Weather

Cette scène Parisienne, vous la voyez comment dans cinq ou dix ans ?

AWB : Je pense qu’il y a des gens de notre génération, Antigone par exemple, qui ne seront pas au même niveau que des Dettmann, mais pas loin. Roman Poncet et Antigone seront probablement les deux gros headliners de la scène techno française. C’est cool que ce soit des gars avec qui on a des affinités.

Ce soir, vous jouez de bonne heure [ouverture de la scène techno de 18 à 22h au Weather Winter Ndr]. Un set comme ça, vous l’entamez comment ?

Shlømo : On bourrine ! 130 BPM.
PVNV : Non ! 135 BPM ! [rires]
AWB : Sérieusement, on va y aller en douceur. Un peu de minimale et de dub techno. On peut même ouvrir avec de l’ambient.
PVNV: Avec du Calvin Harris !

Du Guetta aussi ?

Shlømo : Non, Guetta c’est trop mainstream.
AWB : On s’est fait des listes avec différents styles.
Shlømo : On a des packages en fonction de l’heure, de l’ambiance et des gens. On avisera notre puzzle.

C’est pas forcément évident d’ouvrir une scène comme celle-ci ?

AWB : Je suis allé voir Antonin [Antigone Ndr] qui jouait avant Jeff Mills. C’est Jeff Mills qui voulait qu’Antonin fasse son warm-up. Il lui a imposé de jouer uniquement des unreleased pendant deux heures. Enfin, pas entièrement parce qu’il a joué le remix qu’il a fait pour Stephen Brown sur Indigo Aera. Quand tu me dis qu’on ouvre le festival, dans le cas d’Antonin, t’as pas vraiment le choix d’avoir, dans ton pack d’unreleased, des trucs qui bourrinent de ouf.

Et si c’était à vous qu’on demandait ça ?

Shlømo : Je ne le ferais pas [Poutou se moque légèrement de la manière dont Shaun dit ça Ndr]

Tu ne trouves pas que c’est un challenge intéressant ?

Shlømo : Là, c’est différent, car c’est la demande de Jeff Mills. Mais si un mec me dit : « je te booke pour cette soirée mais il faut que tu joues que des unreleased », personnellement je ne le ferais pas. Autant proposer un live.

Parmi tous les endroits où vous avez joué, lesquels vous on marqué ?

Shlømo : [Après réflexion] Je parlerais plus d’une expérience. C’est-à-dire à quel moment tu as été en cohésion avec le lieu. C’est plus un mood. Je me souviens avoir joué dans un festival en Hollande. C’était le sous-sol d’un hall commercial, c’était juste un tube, un gros tube. Tu avais 4000 personnes là-dedans. J’ai fais mon live de 6 à 7 heures, c’était ultra fou. Les gens étaient heureux, il y avait une énorme vibe. C’était hyper cool. Pareil quand j’ai fais mon premier live à Concrete.
AWB : Pour ma part, c’était au Stattbad à Berlin.
PVNV : J’ai un bon souvenir au Baby Club à Marseille.

Je suppose que vous devez recevoir quelques démos d’artistes ?

AWB : On commence à en recevoir de plus en plus. Il suffit d’aller sur Resident Advisor pour chopper notre mail. Du coup, on en reçoit quelques unes d’EDM, des trucs de chanteuses du Missouri…
PVNV : On a reçu un truc par la Poste, c’était magique aussi.
Shlømo : Il y a des jeunes qui font des trucs vraiment impressionnants. Je pense à KVD notamment.
AWB : C’est un petit Parisien qui nous intéresse. Il y a ce feeling que l’on recherche. Pour le moment, on n’a pas trop le temps ni les moyens de pouvoir se dire qu’on va le signer. Mais on regarde ce qui se passe et on y réfléchit.

Donc s’il y a un jeune méconnu du public que vous nous conseillez de suivre, c’est KVD ?

Shlømo : Oui, clairement. Et les petits Allemands aussi.
PVNV : Un mec qui s’appelle Nautil.
AWB : SHDW et Obscur Shape, Sinfol aussi.
Shlømo : En fait, on n’a jamais rencontré KVD, bien qu’il soit de Paris. Il nous a envoyé ses tracks. Plus on les joue et plus on les kiffe. Puis le public réagit bien.

Il va être temps pour vous d’y aller. Je vous laisse le mot de la fin.

PVNV : PNL ! [rires]
Shlømo : Venez nous voir jouer à 18 heures, faites pas les bâtards !
AWB : Il y aura pas mal de surprises en 2016 !

– Propos recueillis par Thibautz Bazylak

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