Sylvain Bertot et le Rap indépendant

Rencontre avec Sylvain Bertot à l'occasion de la sortie de son nouveau livre consacré au Rap indé

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Consacrer un ouvrage sur le rap en France, aussi spécialisé soit-il, reste encore aujourd’hui un acte trop rare. Pourtant, le vent semble légèrement tourner si on en juge par les dernières productions littéraires signées Jean-Pierre Labarthe, Thomas Gaetner et un certain Sylvain Bertot, auteur d’un premier livre généraliste (Rap, Hip-Hop : trente années en 150 albums, de Kurti Blow à Odd Future) paru chez Le Mot Et Le Reste en 2012. Ce même écrivain qui aujourd’hui troque une vision généraliste contre une focale plus affinée dédiée au rap indépendant. Un livre passionnant et extrêmement bien documenté où se croisent labels historiques (Anticon, Def Jux, Fondle ’em, Stones Throw,  Fake Four, Rhymesayers) et acteurs à échelle variable, d’El-P à Astronautalis en passant par le singulier Buck 65. Rencontre avec un fin connaisseur qui ne mâche pas ses mots.


– Il y a deux ans tu publiais Rap, Hip-Hop : 30 années en 150 albums de Kurtis Blow à Odd Future. Quelles ont été les retombées de ce projet ?

Beaucoup sur le web, plus que dans la presse écrite. Je pense que c’est aussi lié à moi et à ma propre visibilité, je suis quand même assez présent sur le web depuis pas mal de temps, je connais pas mal de gens qui parlent de musique en général et de rap en particulier, ce sont ces gens là qui font d’abord parler de moi. Dans la presse papier, il y a eu des retombées qui ont été un peu plus tardives, c’est arrivé grâce au nom et à la marque Le Mot et le Reste, et en fait curieusement le livre est sorti en 2012 et c’est en 2013 que j’ai été contacté par des radios ou des télés, le temps que le livre soit visible. D’abord c’est principalement le web et les réseaux sociaux qui en ont parlé avant les médias traditionnels.

– Oui il y a vraiment deux vitesses, entre le web très réactif et la presse traditionnelle

Ouais il y a ça d’une part, et puis le fait que je suis plus visible sur le web que sur les médias traditionnels. Sinon au niveau des retombées ça a mis du temps mais ça m’a permis de toucher un autre public. J’ai été contacté par des gens qui au départ aimaient vraiment le rap et puis j’ai aussi été contacté par des gens qui ne connaissaient pas grand chose, qui savent que Le Mot et le Reste c’est un peu une maison d’édition de référence. Donc ça m’a mis en relation avec des gens que je ne connaissais pas. Par contre quelque fois j’ai été obligé d’adapter mon discours. Quand on a l’habitude d’être sur le web avec les fans, les aficionados, on a l’habitude d’utiliser leur vocabulaire, leurs références etc. Quand on intervient sur des médias plus larges avec des néophytes, on peut vite être un peu trop technique et compliqué pour eux, donc faut s’adapter. Après c’est pas toujours évident, j’ai déjà été contacté par des gens qui voulaient parler de RnB, alors je leur disais « ha bon désolé je ne vais pas tellement pouvoir vous en parler » (rires), ou alors des gens pensaient que j’avais un discours trop obtus ou underground pour eux, ils s’attendaient à ce que je leur parle de Kanye West ou de Pharell (rires). Après c’est une expérience intéressante, vu que sur le net on vit en vase clôt, là ça me permet de m’ouvrir et puis aussi de répandre la bonne parole. En France on croit que le rap c’est gros, alors le rap français c’est assez gros mais c’est horriblement méconnu, il y a un nombre d’idées reçues sur le fan de musique moyen qui est assez monstrueux.

– Ceux qui te connaissent savent que tu as écrit pour pas mal de sites comme Hip Hop Section, PopNews, Fake4Real etc. Au final, ce gout de l’écriture et du journalisme te vient d’où ?

Je ne saurais pas te dire. J’aime bien écrire et j’aime bien la musique donc voilà (rires). J’ai toujours écrit, si je pouvais écrire toute la journée je ne ferais que ça. Après je pense que c’est aussi vachement lié à internet. J’ai été très tôt sur internet et justement c’était formidable, ça me permettait d’écrire sur ce qui m’intéressait sur ce que je connaissais, très facilement, sans convaincre des gens, sans forcément faire des compromis, pour pouvoir passer, être accepté dans les médias assez importants, internet ça permet de s’affranchir de ça. On n’est pas connus, on veut parler d’un truc qui parle à cinquante personnes parce que c’est ce qui nous passionne, on peut. Donc c’est juste la rencontre entre un intérêt très fort pour la musique et l’écriture.


« En France le rap c’est le rap français malheureusement, enfin malheureusement, il a le droit d’exister »


– Surtout qu’on a eu des médias à la fin des années 1990 et au début des années 2000 comme Hip Hop Section (dont Bertot était le rédac’ chef, ndlr), Hip Hop Core, au moment où internet commençait vraiment à prendre de l’ampleur et ça coïncidait avec ce dont tu parles dans ton bouquin, c’est à dire une autre phase du rap indé…

Oui complètement. En fait comme t’as dit c’est lié à l’essor d’internet. Je me souviens à la fin des années 90 j’avais un ami – que j’avais rencontré sur internet – (rires), qui était plutôt orienté rock, on était fin 90’s, à l’époque tout le monde n’avait pas internet, aujourd’hui c’est réglé, mais il me disait qu’il ne parlait plus la même langue avec ses copains fans de musique qui continuaient à suivre la musique via la presse papier, parce que la presse papier parlait six mois, un an de ce à quoi nous on avait accès directement ! L’accès à la musique qui se fait facilement aujourd’hui ce n’était pas le cas à la fin des années 90. Donc tout ça est lié. Le fait que j’ai beaucoup parlé de rap indé et que j’ai écrit un livre dessus c’est principalement lié à internet.

En France on parle beaucoup de rap sur le net, alors qu’il existe tout de même peu de livres écrits par des auteurs français consacrés au sujet (Olivier Cachin Pierre Evil, Thomas Gaetner, Thomas Blondeau, Fred Hanak, feu Antoine Garnier, Jean-Pierre Labarthe) comparativement à la scène rock des années 60-70. Est-ce que cette représentativité un peu timorée ne viendrait pas du fait que les critiques rock français ont eu une sorte de monopole au sein des rédactions et des maisons d’édition, à moins que ça ne vienne de l’image du rap elle même ?

Ouais, et je pense que c’est une question de temps aussi, le rock est plus vieux que le rap, avec des gens plus vieux, qui ont plus de recul. Ce que j’expliquais dans le premier livre c’est que les premiers ouvrages sur le rap sont très sociologiques, mais le rock à l’origine aussi, le fait d’avoir une approche plus historique et esthétique du rock ça existait dès le début mais ça s’est affirmé avec le temps quand c’est devenu une musique beaucoup plus acceptée et beaucoup plus propre qu’au début. Le rap n’en est pas encore là. Le rap il commence tout juste, et tant mieux d’ailleurs car ça prouve qu’il est encore vivant. On n’en est pas encore arrivé à cette maturité où on va traiter du rap comme d’un « art ».

– D’ailleurs justement tu es le seul pour l’instant à avoir réussi à parler de ce qui se fait actuellement dans le rap. Beaucoup s’arrêtent souvent au début voir au milieu des années 90 et après on n’en parle plus tellement, et c’est aussi vrai pour certains écrivains américains…

Ouais je voulais vraiment faire ça. Je me suis un peu aventuré oui. Les parties sur les albums récents c’est sans doute celles que je réécrirais aujourd’hui, c’est ceux sur lesquels on a le moins de recul. Ceux que j’ai écrit il y a deux ans j’aurais déjà changé d’avis aujourd’hui. Mais j’ai vraiment voulu prendre ce risque parce que justement j’étais frustré par le fait qu’on voit le rap comme un truc des années 90, point. Ce qui n’est pas le cas car celui des années 2000 était très vivant et l’est aujourd’hui encore, c’est la musique la plus excitante aujourd’hui. Ça m’énervait que ce ne soit pas connu, pas visible, que ce ne soit pas défendu. J’ai voulu faire ça même si aujourd’hui j’aurais une sélection différente de celle que j’ai publiée à l’époque, c’est à dire il y a deux ans (rires)

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– Ouais, mais ça va très vite aussi tout ça

Ça va très vite et puis il y a des choses qui sont sorties dans les années 2000 que je n’avais pas écoutées il y a deux ou trois ans et que j’ai écoutées depuis.

– Pour l’instant tu es un des rares avec dans une moindre mesure Philippe Robert (Great Black Music) et Guillaume Losmicki (Musiques électroniques, des avant-gardes aux dancefloors) à avoir parlé de rap chez le Mot et le Reste. Est-ce que tu penses que tes ouvrages ont pu faire prendre conscience à ton éditeur de la pertinence à écrire sur le rap ?

Je pense que qu’il n’a pas besoin d’être convaincu. Moi je l’ai contacté spontanément parce que j’aimais bien les livres de Philippe Robert, et puis Jolivet, le patron du Mot et le Reste, était conscient qu’il fallait faire un truc sur le rap. Il cherchait des gens qui puissent en parler en connaissance de cause avec un peu de passion et puis en même temps il voulait aussi des gens qui ont un peu de recul et qui puisse parler aux néophytes et là on s’est bien trouvés. Donc j’ai pas eu besoin de le convaincre, lui aurait aimé que je parle un peu plus de rap français (rires). En France le rap c’est le rap français malheureusement, enfin malheureusement… (rires), il a le droit d’exister (rires), mais les gens oublient souvent que le rap c’est le rap américain à la base. En tout cas il était parfaitement volontaire pour qu’on parle de rap chez lui.

– Est-ce que c’est difficile pour toi cette expérience de l’écriture d’un livre ? D’autant plus que le premier était en fait une proposition de ta maison d’édition Le Mot et Le Reste, car au départ ce n’était pas vraiment ce sur quoi tu voulais écrire.

Alors oui voilà, je l’ai contacté au départ avec comme projet le deuxième livre. Lui il avait dans l’idée qu’on sorte un livre sur le rap chez lui et donc là il m’a proposé d’aller sur le rap en général, sur le coup j’ai dit « wouah ! », c’est autrement plus important, plus dangereux aussi, car c’est énorme le rap car il y a des époques, des scènes que je connais mieux que d’autres, alors j’ai eu une petite hésitation et puis je me suis dit « ha quand même ça m’intéresserait bien ». Si c’était un truc qui ne m’avait pas intéressé j’aurais dit non tout de suite, comme lorsqu’il m’avait proposé un livre sur le rap français. Sur le coup j’avais envie de le faire. La seule chose qui me retenait un petit peu c’est qu’il y a certains aspects du rap que je ne maîtrise pas entièrement. Après le milieu du rap c’est quand même énormément une affaire de crédibilité, c’est un milieu de fans, donc j’avais peur de m’engager sur des terrains que je ne maîtrisais pas à 100%, sur quelques scènes, sur quelques genres ou sous-genres. Mais dans un coin de ma tête j’y avais pensé. Un livre sur le rap en général quand il me l’a proposé, je me suis dit « peut être pas maintenant » et finalement je me suis bien pris au jeu.


« De toute façon même si j’écoute des disques de rock, je suis plus orienté vers le rap qu’autre chose »


– Qu’est-ce qui a pu convaincre cette fois ton éditeur de te laisser écrire sur le Rap indé ?

En fait c’était plus ou moins le deal (rires). On gardait l’idée de sortir l’autre livre (celui sur le rap indé, ndlr), sous réserve que le premier marche bien. Pour le premier, il était assez content du résultat, du contenu, il s’est bien écoulé sans passer par les canaux majeurs, ce qui l’a un peu étonné d’ailleurs, car l’importance d’internet, des réseaux sociaux etc, les éditeurs les sous-estiment. Donc très rapidement il est revenu vers moi en me disant « le deuxième on le sort quand ? » (rires).

– On connait la forte influence que le rock a eu sur les débuts du rap ainsi que sur cette vaste scène du rap indé, tu en parles très bien dans le livre et je sais que le rock est une musique que tu aimes. Est-ce qu’un livre sur le rock est quelque chose qui t’aurait intéressé ?

A lire ouais (rires). Je me souviens d’un truc. Alors effectivement j’écoute pas mal de rock et pas forcément des trucs qui sortent maintenant, j’ai un peu décroché là, j’écoute quand même à 99% du rap dans ce qui se fait actuellement, mais je continue à acheter des disques de rock, et une fois j’étais sorti d’un disquaire, je devais retrouver des amis qui étaient plus dans le rap, j’avais acheté plein de cd que je leur montre et c’était que des cd de rock qu’ils ne connaissaient pas, et évidemment ils me demandent « pourquoi tu ne parles jamais de ça ? » et je leur avais dit « parce qu’il y a des gens qui en parlent largement mieux que moi », alors que je trouve que le rap ce n’est pas si bien traité que ça en France. Ou alors quand on en parle on en parle mal. Mais dans le premier bouquin il y avait aussi ce côté, je veux parler aux fans de rock et à d’autres gens qui pourraient être intéressés par le rap. Donc je fais quelques parallèles quelques fois, il y a même des puristes rap qui me l’ont reproché, enfin au moins un (rire). Mais écrire sur le rock, non, peut être sur un sous-genre que j’aime bien mais je me sens moins à l’aise. De toute façon même si j’écoute des disques de rock, je suis plus orienté vers le rap qu’autre chose.

– Parlons de l’élaboration du livre, en lisant les crédits j’ai vu que tu avais recueilli à travers d’anciennes interviews ou des échanges plus ou moins récents, un bon nombre de témoignages d’acteurs de premier ou second plan parmi lesquels Buck 65, Jean Grea, Mr Len, Thavius Beck… Premièrement, est-ce que ça été facile de rentrer en contact avec eux ? Deuxièmement, est-ce que ce n’est pas un peu frustrant de devoir trancher dans la matière pour ne devoir garder que l’essentiel ?

Bonne question. Alors, les contacter non, ce n’est pas compliqué parce qu’on parle d’indé, d’underground, il y a peu de superstars, ce sont des gens accessibles, et si on ne les repère pas eux il y a leurs labels, leurs manageurs, leurs distributeurs. En plus moi ça fait quinze ans que je travaille sur ce genre ou sous-genre donc j’ai pas mal de connexions. Donc ce n’est pas compliqué, il y en a même qui étaient flattés…

– Comme Vast Aire !

Oui voilà exactement ! Alors lui en plus c’est presque surprenant car lui il est relativement connu. Bon même s’il ne vend pas non plus des millions d’albums, et si j’ai bien compris récemment à ce qu’on m’a dit c’est que The Cold Vein (premier album de Cannibal Ox sorti en 2001, ndlr), même si ça été un p’tit succès critique et commercial, l’argent n’est pas forcément allé dans sa poche (rires). Voilà ça c’est les indés aussi (rires). Donc non ce n’était pas difficile de rentrer en contact, par mail c’était facile, d’autres j’ai pu les appeler malgré le décalage horaire ou le fait que les artistes ne sont pas toujours très ponctuels…

Après sur la matière, j’en avais pas mal. Ce qui était frustrant c’est que je n’avais pas le budget pour passer un an aux US et passer des soirées dans les bars avec eux, ça aurait été idéal. Mais il y pas eu des interviews, pas mal d’autres sources. Alors je me suis limité car je ne voulais pas rendre les choses plus ardues pour le lecteur, et puis même à la fin mon éditeur m’a incité à alléger car à la base j’avais un livre plus épais (rires). Il m’a bien aidé à enlever les répétitions. Ils ont fait un gros boulot.

– A propos de trancher justement, est-ce que la sélection à été plus difficile à faire que lors de ton premier livre ?

La première sélection était plus difficile, c’était sur un truc beaucoup plus vaste où j’ai essayé de représenter toutes les scènes, les genres, tout en essayant de défendre mes choix, mes convictions, ça été compliqué. Sur le rap indé, le problème c’est que sur le premier livre j’avais déjà beaucoup parlé de rap indé, j’avais déjà cité beaucoup de disques, du coup je ne voulais pas faire de doublons donc j’en n’ai pas parlé dans le deuxième. Du coup dans le deuxième, les quinze disques du rap indé j’en parle dans le premier (rires). En fait si j’avais su d’entrée que mon deuxième allait être publié, j’aurais mis d’autres choses dans ma sélection du premier, des trucs plus gangsta, des choses du sud, des trucs plus représentatifs, du coup dans le deuxième j’aurais mis les grands chef d’œuvres du rap indé qui étaient dans le premier volume.

– Tu as des regrets concernant certains opus qui n’y figurent pas ?

C’est toujours difficile. En fait j’ai toujours des regrets par rapport à la sélection du premier. C’est une question de recul aussi. Les gouts changent aussi, même si c’était il y a deux ou trois ans. Ma sélection du premier livre, si elle était à refaire elle serait assez différente. Celle du deuxième ne serait pas si différente que ça. Et puis après il y a aussi le fait que je me suis rattrapé sur mon blog, je mets à jour la liste de mes vrais albums préférés. Le livre c’est plus une présentation des genres, et mes vrais chouchous sont sur mon blog.


« Il y a de très bonnes choses, d’excellentes choses chez Stones Throw mais c’est un label surcoté à mon sens »


– On voit aussi que plus rap indé avance dans le temps, plus il s’éloigne du rap chez Anticon, ou chez des Artistes comme Astronautalis, ou Flying Lotus chez Warp. Aujourd’hui peut-on encore parler de rap indé ?

Alors il y a rap indé et rap indé. C’est comme le rock indé, il y avait deux sens aussi. Il y a les indépendants, ça existe encore aujourd’hui, ce n’est plus du tout les mêmes personnes et le même genre de musique. Après il y a le mouvement rap indé de la fin des années 90 en lui même et ses héritiers ce qui est devenu un genre en soit ou une scène en soi, comme le rock indé avec des labels indépendants, maintenant c’est quasiment un genre en soi qui n’est pas forcément sur des indés d’ailleurs. Le rap indé a suivi la même évolution et effectivement il y a eu cette évolution en dehors même du rap qui est liée à plusieurs choses. Le principe du rap indé c’est le contrôle, « on fait ce qu’on veut, cessez de respecter les canons du genre, il faut s’ouvrir sur autre chose ». Après c’est aussi une question sociologique. Le rap indé c’est quand même quelque chose d’intello, c’est autant chez les blancs que chez les black qu’on fait du rap indé, ça concerne des gens plus middle class, voire plus. Et ces gens là s’ils veulent rester authentiques ils ne vont pas nécessairement faire du rap du ghetto. Et puis les blancs ont eu aussi cette réflexion « est-ce que je respecte un certain rap, une authenticité si je fais du rap comme les rappeurs noirs du ghetto ?, du coup pour être authentique j’ai intérêt à traduire ma propre expérience, ma propre musique et mon propre background qui est plus folk, plus rock et plus musique électronique ». Donc il y a eu cette espèce d’évolution qui s’est faite, et c’est aussi ce qui différencie le rap indé du début qui était en fait le même que le rap mainstream mais plus puriste du rap indé de la fin qui est devenu un genre en soi.

– J’ai une question qui devrait plaire à tous les hipsters parisiens (rires). Dans ton livre, à la page consacrée à l’album de Peanut Butter Wolf, My Vinyl Weights A Ton, tu parles de Stones Throw qui est aujourd’hui devenu un label « conservateur », « plat » et « représentant d’un underground sans idée ». Qu’est ce qui te pousse dans ce sens ?

(Rires), ce que je pense c’est que le label flatte ce type de public en jouant pas mal avec Madlib du fantasme de l’afro-américain avant-gardiste jazz. Aujourd’hui ce label indépendant il a survécu, mais il a survécu grâce à ça. Grâce à une stratégie d’image et de stratégie markéting qui est honorable ou tout ce qu’on veut mais je trouve qu’il y a quand même beaucoup d’images, de branchitude derrière ce label et il n’y a pas toujours cette substance qui est vantée par les critiques. Il y a de très bonnes choses, d’excellentes choses chez Stones Throw mais c’est un label surcoté à mon sens par ce qu’ils ont su travailler leurs relations avec les hipsters, les médias un peu branchés, ils ont su jouer de cette image, ils ont su vendre à ces gens là ce qu’ils attendaient.

– Oui c’est vrai que parfois on a l’impression qu’ils se caricaturent un peu eux mêmes, parfois on perd un peu en écoute.

On perd en écoute et puis à force de s’émanciper du rap on finit par oublier son intérêt et un peu ce côté brutal et viscéral. (36:37)

– Tu parles aussi de la période où Lootpack avait sorti son premier album, c’était une autre énergie, quelque chose de très différent et de beaucoup moins esthétisant qu’aujourd’hui.

En fait dans les années 2000 il y avait une sainte trinité du rap indé incarnée par Madlib, Jay Dee et MF Doom, ces trois étaient intouchables, ils avaient sans arrêt de bonnes critiques, et en fait on a dressé des lauriers à des personnes dont les meilleures productions c’était les années 90. MF Doom, KMD, c’est très bien, c’est même excellent. Après il y avait des trucs bien mais déjà c’était moins bien. Le premier album de Madlib, le Lootpack car c’est lui qui est derrière en tant que producteur, est très bon ainsi que le Quasimoto, le premier, The Unseen est très bon. Quant à J Dilla, il a eu quelques très bonnes productions au milieu des années 90 mais après ça tourne un peu au touche pipi pour moi (rires)

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– Et est-ce que tu l’as vu le documentaire sorti récemment consacré à Stones Throw (Our Vinyl Weights A Ton, ndlr) ?

Heu tu m’en apprends l’existence ! (rires) En fait je suis mais de très loin.

– Je suis déçu ! (rires) Bon passons alors. On va parler de quelque chose de plus concret alors, est-ce que tu possèdes chez toi tous les albums dont tu parles dans ce livre ?

Quasiment.

– Quasiment c’est à dire en format cd, vinyle ?

CD. Je n’ai plus de platine vinyle depuis plusieurs années, j’ai des vinyles en collectors mais je ne les écoute pas. En fait je les ai quasiment tous, il doit il y en avoir une quinzaine que je dois avoir en mp3.

– Alors justement il y en a certains qui sont aujourd’hui rares voire introuvables ou alors à des prix exorbitants ! Eternal Sunshine Of the Simple Mind du Maintenance Crew très rare, difficile à trouver ou encore le Third Eye Vision des Hieroglyphics qui est facilement trouvable mais qui commence à coter un peu…

Ouais le Hieroglyphics a été très bien distribué en France, il était dans tous les bacs à soldes.

– On ne le trouvera plus tellement à prix soldé aujourd’hui

Bah dis pas ça tu vas attirer les cambrioleurs chez moi (rires). Ouais j’en ai quelques uns, après quand ils sont réédités ça change. J’ai l’édition originale Fondle ‘Em et avant qu’il ne soit réédité il était très cher. La très grande majorité je les ai en cd quand même. J’ai pas déboursé des masses, c’est juste que je suivais à l’époque, le Maintenance Crew je l’ai reçu en promo.

– Et pourquoi t’es passé au cd ?

J’ai toujours été plus cd. J’ai écouté de la musique quand le CD est arrivé. J’avais acheté une platine vinyle car à l’époque où j’écrivais sur du rap, beaucoup de gens m’envoyaient des vinyles, des macis, pour que je les écoute et puis elle a rendu l’âme. Mais toujours été plus cd que vinyles.

– Pour finir on va passer à quelque chose de plus désagréable. On va parler de rap Français (rires)…

Haaaaa… ! (rires)

– C’est vrai que dans ton premier livre, la sélection laissait déjà transparaître ton gout prononcé pour le rap français… Au final, le rap français indé est-il celui qui te parle le plus ? La Caution, TTC, Donkishot…

A l’époque oui, aujourd’hui il y a beaucoup de choses qui ont très mal vieillies, il y a des trucs inécoutables.

– TTC par exemple…

Oui tout à fait, mais déjà à l’époque j’aimais bien les singles mais quand l’album est sorti j’ai eu une petite hésitation et ça a mis de l’eau dans le gaz dans ma relation avec Tekilatex (membre de TTC) parce qu’il a vu que je n’étais pas forcément à fond dedans (rires). Aujourd’hui c’est différent. Ce qu’il faut savoir c’est que le rap indé ça m’a branché parce que c’est typiquement ce qui va brancher quelqu’un qui vient du rock. C’est le côté un peu expérimental quoi. Depuis je suis rentré encore plus en profondeur dans le rap et c’est plus forcément ça que je vais rechercher en priorité dans le rap. Je suis dans les trucs un peu plus viscéraux qu’expérimentaux. Donc le rap indé à la française c’est pareil. J’en ai parlé parce que j’ai bien connu ses acteurs. Pour moi le rap indé à la française a révélé trois vrais artistes. Le premier qui vit un retour en grâce c’est Fuzzati du Klub des Loosers, lui il avait quelque chose. Le deuxième c’est HiTek de la Caution parce que c’est un mec qui est possédé, alors après des fois il y a un côté rap de rue à la française un peu lourd mais il y a vraiment quelque chose, le mec c’est un artiste. Et le troisième, lui, est parti en vrille et qui aurait mérité avoir un bon directeur artistique c’est Donkishot. Il avait quelque chose, après il est parti dans des délires misanthropes, je fais tout tout seul, et il aurait mérité peut être d’avoir quelqu’un qui l’aiguillonne, qui l’aide à séparer le bon grain de l’ivraie. A la base il avait quelque chose. Et ces trois types là c’était pas que de la posture et c’est pour ça que j’ai cité trois disques où ils interviennent tous les trois.

– C’est marrant d’ailleurs d’avoir choisi de chroniquer le dernier album du Klub des Loosers alors que la période où le rap indé français est en pleine ébullition ce sont les années 2000 dont Vive La Vie (2004) est un bel exemple de ce qui pouvait se faire à l’époque. Pourquoi ce choix ?

En fait je trouve mieux le récent sur l’ensemble de l’album.

– C’est peut être lié aux prods ? Il a quand même un truc très MF Doom (cf. le clip « Perspective »)

Fuzzati c’est un fan absolu d’MF Doom.

– Oui on le voit bien d’ailleurs sur Last Days

Fuzati j’ai parlé avec lui plusieurs fois, c’est un fan absolu d’MF Doom ouais !


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Sylvain Bertot, Rap Indépendant : la vague hip-hop indé des années 1990-2000, en 30 scènes et 100 albums, Le Mot et Le Reste, 2014, 304 p.


Couverture © Dan Medhurst 

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