Si Beale Street pouvait parler

IF BEALE STREET COULD TALK KiKi Layne as Tish and Stephan James as Fonny Tatum Mangus/Annapurna Pictures

Si Beale Street pouvait parler, elle dirait à peu près ceci :

Ils sont beaux, ces deux jeunes amoureux, ils ne se soucient de rien. Ils dansent sur mon sol, rient, se prennent dans les bras et semblent ne plus toucher terre. On dirait que le monde leur appartient, alors qu’il gronde, le monde, aiguise ses crocs pour être certain de les dévorer. Je les laisse sourire parce qu’ils sont innocents, et qu’on ne brise pas l’innocence sans avoir une bonne raison. Ils auront tôt fait de se frotter à des familles déchirées, à des montagnes de questions, aux murs froids d’une prison, à une vitre épaisse qui sépare les âmes en deux et les forcent à se voir sans se toucher. Je les laisse s’amuser parce qu’ils ont raison de ne pas faire attention à tout cela, à ces hommes pour qui la peau est un critère et à toutes les choses mortes qu’ils ont dans le cœur. Leur petit cœur, leur cœur malade. Si je pouvais parler, voilà ce que je leur crierai : vivez, courez, plus vite, plus loin, riez plus fort et tâchez de vous souvenir de ceux qui vont ont précédé.

Si je pouvais parler, j’irais toquer à la plume de James Baldwin, cet homme aux mots trempés de poésie, aux verbes élégants et à la prose violente comme son époque. J’irais demander à cet auteur dont j’ai lu tous les livres, qui m’ont émue, moi, la grande Beale Street, qui ai déjà vu tant de vies passer sur mes pavés, des petites et des moyennes, des destins grandioses comme des fins sordides, j’irais lui demander d’écrire son histoire à ce couple, et de la teinter d’humour et de tragédie. Je suis sûre qu’il saura rendre tout cela un peu magique. En lisant ses pages, j’aimerais qu’on ne pleure pas mais qu’on verse parfois des larmes de rage, j’aimerais qu’il chante l’amour et la distance, l’étreinte et le manque, je voudrais qu’on parle de justice même s’il n’y en a jamais eu, que l’on se batte pour une victoire qui n’arrivera jamais, qui ne peut pas arriver.

Je voudrais qu’il y ait de la musique aussi, tout le temps, que ça joue fort, dur, mais sans en avoir l’air, que des notes bleues colorent le béton. J’exige que les corps s’échauffent et les hanches se démènent, que les guitares s’élèvent comme si elles voulaient toucher le ciel et faire danser les nuages. Et que ce soit classieux et viscéral, fasse chavirer les âmes et séduise les plus farouches. Si vous pensiez que moi, Beale Street, je laisserais une aventure s’écrire sans musique, vous me connaissez bien mal.

Si je pouvais parler, je téléphonerais ensuite à Barry Jenkins, pour qu’il mette des images sur des mots, prenne sa caméra et la laisse tourner. Parce qu’ils n’ont besoin de personne pour être beaux, il faut juste les laisser là, comme je les vois moi, respirer l’air de leur insouciance, et ne jamais se retourner sur les ombres qui les poursuivent. Barry filme les peaux comme personne, il capture leur grain et leur couleur, elles coulent sur des corps élégants, tantôt brisés, toujours vibrant. J’aimerais qu’il filme la fumée qui s’échappe d’une cigarette, j’ai toujours trouvé ça poétique, la fumée, ça s’envole et colore la nuit, trace des volutes blanches devant des visages. J’aimerais qu’il plonge dans les yeux de ceux qui ont peur, capture leurs angoisses et leurs doutes, je voudrais qu’il filme des vêtements, des ruelles, des fauteuils et des tables en bois, tous ces objets du quotidien que l’on ne voit plus parce qu’ils sont trop là, tout le temps, je suis certaine qu’il leur donnerait une seconde vie.

J’irais chercher James et Barry, oui, je crois qu’ils seraient parfaits pour raconter l’histoire que je vois se dérouler sous mes yeux.

Puis je les remercierai de nous avoir donné, à eux et à moi, de si belles couleurs.

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« Si Beale Street pouvait parler », réalisé par Barry Jenkins, adapté du roman de James Baldwin (1974). Sortie en France début 2019.

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