Route du Rock 2018 : We will survive !

Week-end sec en Bretagne nord ! Suffisamment rares pour être signalées, les journées à rallonge sans crachin ni gadoue sont déjà une petite victoire quand on part s’installer trois jours sur la Côte d’Émeraude. Passé le point météo, parlons fréquentation. Le mercredi suivant, le festival annonçait sur son compte Insta un total de 25 000 festivaliers répartis sur les trois jours (d’autres parlent plutôt de 21 000 entrées payantes). Inférieur à l’édition précédente, mais déjà bien mieux qu’en 2016. Pas d’inquiétude niveau trésorerie donc, mais léger désenchantement au regard de la programmation riche en têtes d’affiche (Etienne Daho, Brian Jonestown Massacre, Patti Smith, Charlotte Gainsbourg, Phoenix). Comme souvent, le Fort de Saint-Père a fait le plein vendredi pour se vider crescendo au fil du week-end. Sans maillots floqués ni code couleur adéquat, le Pupu FC n’a guère fait mieux que la phase de poules, dimanche, sur la grande plage de Saint-Malo malgré un effectif XL. Pas de regrets, les corps étaient trop lourds et les finalistes n’étaient même pas au festival. Allez mon frère, on débriefe !

Ed Droste, Grizzly Bear

Ed Droste, Grizzly Bear

Ah que coucou !

Trouver un moment pour casser la croute relevait du projet vendredi soir. D’abord parce qu’entre 20h45 et 2h05, presque tous les concerts nous intéressaient. Ensuite parce que pour manger, il fallait réellement sacrifier 45min de live. On choisira finalement de manquer les Black Angels, déjà vus l’an dernier à Saint-Brieuc et pas franchement transcendants sur la scène des Remparts.

La Route commence avec Grizzly Bear, petite troupe de hipsters brooklynites armée d’un duo vocal de premier choix et de quelques unes des plus belles chansons pop des quinze dernières années (coucou “Gun Shy”). Venus présenter Painted Ruins sorti il y a un an, Daniel Rossen et sa bande n’en oublient pas pour autant de satisfaire les fans avec plusieurs titres issus de Shields et Veckatimest. Si “Yet Again” arrive assez rapidement dans la setlist, il faut attendre la fin du show pour entendre raisonner les accords de “Two Weeks”, seul tube certifié du quatuor new-yorkais. Mention spéciale à “Mourning Sound”, sublime en live, qui n’a fait que magnifier un concert beau comme on l’espérait, mais peut-être un peu sage.

Cinq minutes de transition à peine, juste assez pour se mouiller la nuque avant l’entrée en scène des lions de Shame. Survoltés comme toujours, les cinq britons n’ont eu besoin que d’un ou deux titres pour créer un premier pogo dans le Fort de Saint-Père. Dans son pantalon taille haute, le frontman Charlie Steen, qui ne joue d’aucun instrument, se contente d’assurer le show et de hurler ses missives dans un micro qui finira par lâcher prise, comme plusieurs festivaliers compressés aux premiers rangs. Peu inquiété par ces soucis techniques, le Londonien préfère sourire à son ingé son et garder le cap sur un live que Shame a maîtrisé de bout en bout.

Un mot sur Etienne Daho, que l’on attendait depuis longtemps à Saint-Malo et qui nous aura finalement laissé un peu sur notre faim. Non pas que la légende rennaise manquait de jus ou de générosité, simplement l’impression que sa performance paraissait datée malgré les nombreux titres de l’impeccable Blitz sorti en novembre. Très axée eighties (“Tombé pour la France”, “Epaule Tatou”, “Week-end à Rome”) sa prestation manquait clairement de tension électrique et de modernité. Dommage, surtout après avoir sorti un onzième album relativement dans l’air du temps. Comme si l’univers yéyé de Pop Satori ne collait pas avec celui, plus sombre et électronique, de Blitz. À charge de revanche en décembre à Rennes ?

La pause sandwich-sec-à-huit-euros pendant le live des Black Angels est aussi l’occasion de débriefer les premiers concerts et de préparer le suivant. Habitué des rubriques faits divers, le leader du Brian Jonestown Massacre, Anton Newcombe, était ce vendredi soir en mode avion sur la grande scène du Fort. Apathique derrière sa Vox Cheetah, le sulfureux rockeur californien n’a pas décroché un mot du concert, préférant même se mettre en retrait sur la gauche de la scène. Ce qui ne nous a pas empêché d’apprécier le live de son groupe, bien que parfois joué sur la même tonalité. Mention pour l’énorme “Vad Hände Med Dem ?” joué juste après l’intro et, surtout, le final dantesque porté par sept guitares et étiré au-delà des dix minutes. Un grand moment dans la nuit malouine.

Ariel, la grande lessive

Moins d’attentes pour ce deuxième jour de festival. Frustrés par l’annulation de John Maus et fort peu enclins à rejoindre le site dès 20h pour apprécier la cagoule de son remplaçant (Jonathan Bree), on décide d’aller jeter un œil à Patti Smith sur les coups de 21h30. Première bonne nouvelle, vocalement et physiquement, l’auteure de Horses n’a pas bougé d’un iota. Du haut de ses 71 ans, Patti assure une performance généreuse, énergique et transgénérationnelle. De “Gloria” (1975) à “Tarkovsky” (2012), l’icône féministe balaie cinq décennies de rock sans aucune trace de ringardise. Si les nombreux fans siégeant aux premiers rangs ont dû apprécier le spectacle, ces quelques dizaines de minutes partagées avec la rock-star, même lointaines, nous ont également enchanté. Maintenant, de là à passer 21 nuits avec Patti

Tout cela est bien joli mais ce qu’on attendait vraiment, nous, ben c’est Ariel. Autre type d’icône, Ariel Pink incarne depuis une quinzaine d’années le rôle de l’emblème queer dans l’underground américain branché. Génie de la mélodie, le gobelin de L.A. se présente régulièrement sur scène en talons de dix centimètres et les cheveux teints de diverses couleurs. Sauf ce soir. Étonnamment sobre (pantalon noir, chemise noire, ceinture à clous), le petit bonhomme se lance dans l’arène pour une heure de noise tonitruante. Autant le dire d’emblée, sans rien connaître à son répertoire, le concert devait être difficilement tenable. Mixant parfaitement ses deux derniers opus (plus quelques régalades des précédents), Ariel leur a donné ce soir-là une teneur clairement plus corsée. Mention pour la dinguerie “White Freckles” qui donne toujours autant envie de s’arracher la tête et pour le kitschou “Kitchen Witch” nappé de réverb’ et de synthés. Tout n’était pas parfait, le son était parfois crade, les larsens souvent rudes, mais quel show, quelle violence sous cette tignasse blonde. Merci Rosie ! T’es un grand de ce monde.

On passe sur Nils Frahm, vu de loin et distraitement, faux pari des programmateurs mais vraie erreur de casting. Respect total pour la musique (Spaces, c’est quelque chose), mais franchement, placer ça entre Ariel Pink et une DJ techno 4×4 un samedi entre minuit et une heure, c’est limite insulter l’artiste et le public.

Côté public

Côté ouest

Charlotte 4 ever

Dommage pour nous, mais le tournoi sur la plage plus la douche plus l’apéro nous font rater les Américains de Protomartyr. Si seulement le groupe de post-punk avait pu être programmé en milieu de soirée… Vedettariat oblige, c’est Charlotte Gainsbourg et Phoenix (entrecoupés par Superorganism) qui ont la primeur de jouer entre 20h45 et 23h50. Sans rien attendre de ces deux-là, on finit par apprécier l’instant depuis notre position stratégique (non loin du bar Grim). La foule est compacte devant, aérée derrière, rien à voir avec la cohue du vendredi soir. En terme de fréquentation, cette dernière journée est un véritable petit plaisir. Pas d’attente aux stands restauration, toilettes accessibles, possibilité de s’avancer dans la foule sans être barré par des quinqua méprisants. La vie quoi !

Côté scène, Charlotte Gainsbourg jouera une bonne partie de son dernier album, Rest, plus deux anciens morceaux triés sur le volet. Le premier, de grande classe, sera “Charlotte For Ever”, interprété par son père et elle et paru initialement en 1986 sur l’album du même nom. Le second, “Lemon Incest”, date lui de 1984 et apparaissait sur l’un des derniers opus de Serge, Love On The Beat. Vocalement, on s’attendait à bien pire – disons-le clairement, on pensait à peine entendre sa voix. Sans être Aretha Franklin, Charlotte a visiblement travaillé de ce côté, de même que sur l’aspect visuel, très soigné avec ces néons blancs disposés aléatoirement sur la scène.

Un live bien différent de celui de Phoenix mais semblable sur un point : la rigueur. Ceux qui aiment les concerts propres et carrés auront été servis. En bonne usine à live, Phoenix a assuré 1h10 de show sans fausse note, sans perte de médiator ni coupure de micro. Toujours bien peignés, les Versaillais ont fait du pur Phoenix sans toutefois paraître distants et prétentieux. Thomas Mars a même calé quelques anecdotes de festivalier malouin du temps où il n’avait pas Francis Ford Coppola comme beau-père. Les incontournables ont fait danser la foule (“Lisztomania”, “If I Ever Feel Better”), tout le monde avait l’air content et nous aussi. Alors non ce n’est pas très rock, oui Christian Mazzalai mériterait bien un peu de boue sur sa tignasse à la BHL, mais n’empêche qu’avec ces gars-là, le job est fait.

Rien à signaler à propos de Superorganism. On s’est avancé histoire de voir comment ça sonnait avant de repartir en courant vers le bar. De la pop bubble gum à tendance EDM avec tee-shirts fluo et lunettes palmier, ouh là là… Merci mais non merci.

Big up, enfin, aux frangins d’Addario de The Lemon Twigs qui nous ont enchanté avec leurs dégaines sorties tout droit des années 70 et leur pop psyché qui mêle influences sixties et opéra rock. Une heure de vrai show, bariolé et sautillant comme il faut. On a particulièrement apprécié les coupes mulet des frérots, les pantalons pattes d’eph et les quelques titres qui défoncent vraiment. “I Wanna Prove to You”, “These Words”, “As Long As We’re Together” en guise de rappel, ces mômes de vingts piges sont promis à un bel avenir. Au plaisir de les voir tourner de nouveau.

Après une chenille furieuse et quelques beats de The Black Madonna, il était temps de rentrer au camp. Une dernière nuit avant le départ, courte et fraîche, histoire de boucler la boucle sur cette 28e édition riche en fous rires et bonnes vibrations. Encore un grand millésime, vivement la prochaine récolte.

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