Route du Rock 2017 : Dépenser plus pour gagner plus

Les consignes étaient claires. Cette année, plus que d’habitude, on venait pour gagner. Gagner la bataille des idées (le veganisme, c’est pas que pour les porcs), gagner en crédibilité (on a beau porter des maillots BAR – PMU Le Derval, Buggin, c’est du sérieux) et surtout gagner ce maudit tournoi de foot du dimanche après-midi. Pour ce faire, il fallait déjà s’armer d’une équipe de choc. Grande première sous l’ère Buggin, le Pupu FC se présente avec des atouts de poids à tous les postes, sans parler du tank portugais recruté au pied levé pour gonfler nos cages. Avec une telle armada, impossible de décevoir. À l’heure de faire les comptes, notre bilan est, comme celui du festival, bien plus que positif. De toute façon, notre mantra est le même chaque année : repousser les limites du raisonnable quitte à tutoyer le scandaleux. Récit d’un week-end où les douches furent aussi rares que les sourires de Paul Banks.

Paul Banks, Interpol

Paul Banks, Interpol

Tout le monde s’éclate à la queuleuleu

Il est des vérités que l’on ne peut passer sous silence. Oui, cette année, il y avait du monde. 26 700 personnes dans le Fort, 950 jeudi soir à la Nouvelle Vague et 7500 sur les plages. Excellent pour la santé du festival, moins pour les nerfs des milliers de personnes venues en masse dès le vendredi. Sûr de ne pas louper la divine PJ Harvey, on arrive dans les environs de Saint-Père vers 19h30. Premier couac : 35 à 40 minutes de bouchons. Bon, ça fait travailler la pédale d’embrayage et, de toute manière, la file accréditation avance vite. Sauf aujourd’hui. Une heure d’attente, des “VIP” qui commencent à s’arracher les tifs et le concert de la Britannique qui file, qui file. Second rendez-vous manqué après l’échec des Vieilles Charrues 2011 pour moi. J’approche tout de même de la scène quand résonnent les premières notes de “To Bring You My Love”. Ca semble pur et beau mais il est déjà trop tard. Quelques minutes après, le reste de la team me confie avoir assisté à un show carré, maîtrisé mais quelque peu dénué d’émotions. Allez, partie remise.

Partie remise et attente reprise dès que la faim et la soif commencent à nous gagner. Boire une pinte de Grim et obtenir une barquette de frites à 2€ reste un projet sur 30 minutes. Tiens, encore un point commun avec les Charrues. Forcément, le temps passé au pied des scènes se raréfie mais on arrive tout de même à avoir un bon aperçu de Car Seat Headrest et Idles qui envoie une sacrée dose de sale sur la scène des remparts peu avant minuit. Moins convaincu par le rock assez sage des gars de Leesburg juste avant, d’autant que la voix de Will Toledo a du mal à passer l’épreuve du live. Ca se faufile, ça déambule, ça parle tactique pour dimanche sans oublier de se chauffer pour la grosse artillerie du jour : Thee Oh Sees. 00h15, les Californiens entrent en piste. Juste le temps d’un “Bonsoir. Merci. Enjoy.” et voilà John Dwyer et ses sbires partis pour une heure de show folle furieuse. Aucun temps mort, aucun round d’observation ni d’échauffement auditif. Dwyer a 42 ans, plusieurs dizaines d’albums à son actif et visiblement pas une minute à perdre. Le concert est à l’image de la discographie des Oh Sees depuis 2003 : copieux, riche et imprévisible. À le voir vendredi soir entouré de musiciens bien plus jeunes, j’en suis venu à me demander si cette manière d’aller toujours de l’avant n’était pas un moyen pour lutter contre le temps qui passe. Comme si ce tempérament fonceur cachait en fait une irrépressible peur de mourir. Si ce n’est cela, alors après quoi court John Dwyer ? Et pourquoi cherche-t-il autant à anticiper l’avenir (comme jouer un album pas encore sorti, Orc) au lieu de vivre le présent ? Questions pour le moment sans réponses.

Bleu, blond, rouge

Bleu, blond, rouge

Encore une victoire de canard

Des questions, il a fallu s’en poser dès 19h le samedi. Parquet Courts ou Pelforth tièdes ? En bon végétarien, il ne m’a pas fallu bien longtemps pour choisir le pélican. Car oui, cette année, toute sortie était définitive. Ce qui signifie que celui qui franchi les grilles à 19h est contraint de payer des pintes à 7€ jusqu’à 3h30. Toujours est-il que l’apéro/tente empiète largement sur les Ecossais d’Arab Strap aussitôt relayés par les chevelus de Temples. Pas convaincu par leur set mollasson d’il y a trois ans, on décide quand même de s’activer afin d’apprécier les dernières notes de Volcano. James Bagshaw a beau avoir fait le ménage dans sa tignasse, l’impression reste la même. Pour le fun, on va même se permettre un copier/coller de notre chronique du mois de mars : “Si James Edward Bagshaw se révèle, avec Volcano, comme un mélodiste hors-pair, le passage du studio à la scène laisse perplexe. Masqués par leurs épaisses tignasses, les Anglais de Temples semblent incapables de donner corps à des morceaux qui ne demandent qu’à faire se lever les foules.” Encore raté.

On maintient le cap jusqu’à l’entrée en piste des frères ennemis de Jesus and Mary Chain qui venaient présenter ce samedi leur dernier né, Damage and Joy. Dans la joie et la bonne humeur, on se laisse bercer par le shoegaze des Ecossais qui cause finalement moins de dommages que prévu. En les voyant, on pense bien évidemment à Radiohead (faudra lui dire, un jour, à Jim Reid…) mais surtout à Slowdive que l’on aurait volontiers troqué contre les frères sourcils. Sympa pour boire des coups avec les copains tout en allant checker les nouveautés de Chicamancha.

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L’oeil de Thibaut : La Route et la musique électronique font souvent deux

Qu’on se le dise, la programmation malouine n’est pas renommée pour ses pointures électroniques qui clôturent les soirées. Malgré quelques coups d’éclats en mode live des éditions précédentes (Aphex Twin, Squarepusher), on ne retrouve pas la même saveur du lorsqu’un DJ monte sur scène. Cela s’est encore vérifié cette année. On ne s’attardera pas sur Tale Of Us qui, programmé le dimanche soir, nous aura fait regagner la tente plus tôt. Helena Hauff était un poil plus dans l’esprit du festival, mais son set tantôt acid, tantôt techno manquait peut-être de vieilleries EBM ou breakées comme elle sut le faire à une époque.

Dans un format live, DJ Shadow nous a gratifié d’une prestation honorable mais trop tournée trap/hip-hop. Nous regrettons qu’il n’ait pas passé quelques-uns de ses morceaux phares (“Organ Donor” en tête). Pour être honnête, nous sommes partis quinze minutes avant la fin. En revanche, Soulwax a su maitriser son statut. Avec les Frères Dewaele à la baguette, ces pionniers en matière de rock et électro made in Belgium ont prouvé qu’ils n’étaient pas venus là pour faire de la figuration. Et si la clé se trouvait dans ce style façonné par la New Beat ?

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Pas l’temps pour les regrets 

Le dimanche, d’ordinaire, on ne fait rien comme des gros manches. Sauf quand vient la Route du Rock et son désormais fameux tournoi de beach soccer. Au coup d’envoi, seize équipes se présentent devant la sono qui borde l’immense plage du Sillon. Seize, dont la nôtre, le Pupu FC, qui a troqué cette année sa tunique rouge Piaut-P Lusanger contre un linge jaune canard du plus bel effet. Immédiatement en jambes et ce malgré un souffle proche de celui de Maurice Siné après une conférence de rédaction, la première manche est remportée avec réussite. L’adversaire s’agace de son insuccès car oui, cette année, la chance est avec nous. 0-0 puis 2-0 pour finir les poules, en tête, tandis que les cages du “A” restent inviolées. Limité physiquement, à court de réussite offensivement, le Pèf est contraint de s’incliner aux portes des demi-finales face au futur vice-champion. La défaite est amère car tardive mais la frustration laisse vite place à la fierté d’avoir atteint les quarts.

Prête pour débroussailler !

Prête pour débroussailler !

Oublié le sportif, place à l’artistique. Sur les scènes pour ce dernier soir, rien de moins qu’Angel Olsen, Yak, Mac Demarco, Interpol et Ty Segall. Si ce n’est la meilleure soirée, alors c’est sans doute la plus diversifiée. Pressés de se faire porter par les ballades folko-punk de la charmante Angel Olsen, on gagne le Fort sitôt les 66cl de Fischer engloutis. On manque l’entrée mais certainement pas le reste du concert de l’Américaine de 30 ans. Portée par cinq musiciens beaux comme des camions (mention pour Natalie Imbruglia au clavier), Angel égraine avec grâce les morceaux de l’excellent My Woman sorti l’été dernier. Le temps semble suspendu au-dessus de Saint-Père quand arrive le dantesque “Woman” et ses dix minutes de rock progressif à tomber. Au sujet de la jeune chanteuse, Brice dira plus tard : “Dans le genre, c’est parfait”. Pas mieux.

Changement de décor et d’atmosphère pour accueillir Mac DeMarco, propulsé tête d’affiche trois ans après sa première Route. Chargé d’adoucir les mœurs suite au concert énergique de Yak (on n’a pas vu grand chose mais quelle intro !), le Canadien reste fidèle à lui-même et à son image de mec supra-cool. Potacheries, dégaine je-m’en-foutiste, clope au bec et cocktail en bouteille, el Mac promène le public à sa guise entre les tubes déjà bien connus de ses albums 2 et Salad Days et les ballades douces-amères de This Old Dog. Malin, DeMarco n’est pas tombé dans le panneau qui consistait à endormir la foule avec les morceaux très lents de son dernier opus et s’est, au contraire, chargé de dynamiter tout ce beau monde avec une reprise – fantastique – du “A Thousand Miles” de Vanessa Carlton. On savait le Canadien capable des conneries les plus folles (cette reprise de U2…), moins en mesure de dompter la foule avec des titres frôlant les dix minutes. Meilleur que le cru 2014, le DeMarco nouveau s’apprécie d’autant plus la nuit tombée, quand le pétillant de la Grimbergen commence à faire son effet sur les corps engourdis.

“Making my way downtown”

“Making my way downtown”

Des images de la Route du Rock, il en reste et restera des tas. Darkside sous la pluie il y a trois ans, l’annulation de Björk, la magie Julia Holter, Sylvain Piaut devant Minor Victories. Et puis il y aura Interpol, ce non-jeu de scène, la mine patibulaire de Paul Banks et ces chansons en tous points grandioses. On pourrait les citer toutes, “Obstacle 1”, “Obstacle 2”, “Untitled”, “The New”, tant l’album joué par Interpol ce soir-là est dépourvu de défauts. Et qu’importe si les New-Yorkais semblaient figés derrière leurs guitares ou renfrognés, ils ont à présent notre respect éternel.

Un mot, tout de même, sur le diablotin Ty Segall venu casser du sonotone à Saint-Malo. Configuration simple : deux guitares, un clavier, une basse et une batterie disposés en arc de cercle dans le but de faire slammer un max de puceaux. Ca joue fort, vite et bien, c’est maitrisé de A à Z malgré les imperfections vocales. Bref, c’est conforme au niveau du garage rockeur le plus en vue du moment. On regrette juste de ne pas être tombé au moment de la tournée Emotional Mugger pour voir le Californien débarquer avec son horrible masque de bébé. Il est presque 2h ce lundi quand Ty et les siens remballent guitares et médiators. Et si la fête n’est pas tout à fait terminée, notre corps nous rappelle que le sommeil n’est pas une option mais un besoin vital. C’est alors seul mais bien alcoolisé que je regagne ma tente deux secondes, loin, très loin de me douter que pour d’autres, la soirée ne fait que commencer.

Par Morgan Henry et l’oeil de Thibaut

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