L’idyllique enfer du Festival Visions #6.66

Qu’on se le dise de suite : il devient inconcevable, au XXIème, de programmer ses vacances dans le sud de la France, ou dans je-ne-sais quel pays de l’Adriatique en début août. NON ! L’aventure, la folie et la divagation se passent sur le bout du bout de la pointe française, en terre bretonne, plus précisément à Plougonvelin. La Bretagne en été ? Tout à fait messieurs dames, et tout ça dans ce qui se fait de mieux en festival DIY, libre et bucolique sur cette terre : le festival Visions. Prépare ta galette/saucisse et ton merlot, je t’emmène au paradis via l’autoroute du désordre.

visions line upPapa, Maman, c’est quoi le Visions 6.66 ?

Cela aurait pu terminer en bon fait divers comme on les aime. Une voiture au bord de l’implosion, un soleil brûlant, du vin rouge dans la glacière et plus de 5h de route pour filer dans une contrée que même les gens n’oseraient pointer sur une carte Micheline. Pierre Bellemare serait notre chauffeur, et Christophe Hondelatte, notre manager vers la postérité. Mais tout cela ne peut que se terminer dans l’allégresse. Voilà 365 jours que j’attends le festival Visions avec empressement et pour cause : un fort qui flotte sur l’océan, des scènes en équilibre sur l’horizon, une programmation acérée comme on en voit nulle part, le sel de la plage qui s’invite sur ta peau durant les concerts gratuits de l’après-midi, un camping d’excursionnistes joyeux… Allez viens, je t’en dis pas plus, je t’emmène au vent et au-dessus des gens.

Le fort de Bertheaume, l’océan. Et l’océan. (Crédit photo : Mathilde Dahyot)

Le fort de Bertheaume, l’océan. Et l’océan. (Crédit photo : Mathilde Dahyot)

Les dubplates du Finistère

Vendredi. Installation au camping plus que réussie que, sur les coups de 21h, résonne déjà le set de Simo Cell et Low Jack. Sur la scène spéciale Editions Gravats, les deux compères font vibrer les entrailles du fort d’une manière qui étonne certains trublions : du reggaeton, de la carribean du futur, de la dancehall de all-star. Il fallait avoir son tube de Kétum sous le coude pour ne pas se déchausser les hanches. On a pu apprécier quelques tracks de ce bon gros label qu’est Principe, ce petit kuduro-electro qui fait toujours bon effet pour se croiser les ligaments. Le duo est ensuite parti sur des bords qu’il connait par cœur : un petit Hodge par ci, un petit Mumdance par-là, et une technique digne d’un contrôle de Thauvin en sortie de banc. Du grand art. Mention spéciale pour King Doudou qui a continué à enflammer la scène Servier. L’un des producteurs du duo PNL a envoyé son lot de riddims et de massives. Editions Gravats a réussi son coup et Visions a bien fait de miser sur eux.

Oh con ! Sleaford a perdu son “mods” à Astafford

Mais tous ces beaux mots sur la scène 2 ne doivent pas faire oublier que le phénomène de ce vendredi, c’est bien les deux petiots du Lot-et-Garonne qui ont défoncé le théâtre de verdure. Astaffort Mods putain. Alors oui, on peut croire à un pastiche de leurs cousins anglais, allant même jusqu’à copier la scéno de ces derniers : des mics, un ordi posé sur une caisse de bière et les deux mc’s, c’est tout. Et pourtant, leur accent du sud et leurs lyrics délirants sont une véritable claque. Accompagnés d’instru post-punk-hop, ils dézinguent Toulouse (“Ville des lumières”), la modernité (“Le Shift”), et tout ce qui se passe dans la vie (“Complètement débile”). C’est punk, hilarant et ‘anis’ant, je crois avoir trouvé ma prochaine destination pour les vacances. AstaffordVie ! Des bisous pour la clôture de Dj Marcelle, qui a envoyé les petites perles tribales. Les disques se sont enchainés jusqu’au bout de la nuit pour la DJ hollandaise, et je rentre dans ma tente, du sirop d’étoiles plein les oreilles. Petite déception pour Nostromo (Sarin + Unhuman), live insipide et techno sans envergure. Le label aufnahme + wiedergabe se décote de plus en plus sous mes pieds, désolé.

Et Terry raillait le fort

Samedi. La courte nuit de vendredi et le soleil tapant du lendemain me font mettre une croix sur les concerts gratuits du samedi après-midi, plage et crustacés oblige, désolé Mondkopf et cie. J’ai cependant pu croiser Dj Marcelle se prélassant sur le sable fin breton et certains m’ont signalé que Terry Riley était parti faire trempette juste avant que j’arrive. Ça tombe bien, car je me réserve pour LE mythe. Terry. 83 ans au compteur, et des disques de légende (In C pour le plus connu). Pour la jouer courte, si on vous dit Steve Reich ? La Monte Young ? Vous avez Mr. Riley qui vient ensuite. Sans son fils Gyan à la guitare, c’est seul, au piano et au synthé, sur la grande scène du fort, entre le public assis et l’océan. Un moment magique, oscillant entre le classique, la musique new age et expérimentale, à coup sûr, un des moments forts du festival. Ovation méritée pour Thierry, les mouettes s’en souviendront, et moi aussi.

Thierry Rilet, wizard of Cotentin soundz (Credit photo : Happiness in Uppsala)

Thierry Rilet, wizard of Cotentin soundz (Credit photo : Happiness in Uppsala

(Full of) brumes électriques

L’émotion mise de côté, il est temps de passer aux choses sérieuses. La nuit commence à tomber et on me dit que du bien du live de Froe Char. Ni une, ni deux, j’atterris devant un live brut, aux sonorités romantico-métalliques qui transpercent les cœurs des baroudeurs de la scène Servier. Malheureusement, à cause d’une organisation personnelle de planning ou de malchance horaire, je ne puis assister qu’à 10min de ce live pourtant jouissif. Ma revanche est à prendre tout de suite pour celui de Tryphème. Et comment ne pas être admiratif devant tant d’énergie électromagnétique, de beats saccadés ou de longues plages ambient, de chants lyriques qui se mélangent avec la symphonie des machines de l’artiste. Si Autechre était un groupe electro-pop, Tryphème en serait la chanteuse, tout simplement. Popopopo, mais voilà qu’arrive la deuxième déception pour UVB 76, aïe. Bien qu’admiratif de leurs précédents lives (celui des Trans Musicales 2016, légendaire) ainsi que quelques passages junglistiques qui me font bien frémir la nuque, leur coté expérimental a trop été mis de côté, surement voulaient-ils s’incorporer à cette rave ambiante qu’était le Thunderdome. Dommage pour cette fois, mais belle folie quand même. Mais les grands vainqueurs de ce samedi restent de loin Full of Hell et Od Bongo. Le premier groupe n’a pas fait dans la dentelle, il s’est juste essuyé avec : un grincore de maestro et un live d’une violence sans nom. Posé, net, clair et précis. Mes épaules et ma voix s’en souviendront. Et le finish avec Od Bongo, duo tribale avec C_C (qui avait retourné Visions 2017) et Somaticae. Tout ça dans le public, une pure baston analogique dans les oreilles, une transe punk au bout des orteils. Après ça, on peut se coucher tranquille mais le plus tard possible, mon Jean-Michel.

Et si tu as de la fièvre…

Dimanche. Quelle putain de chaleur ! Non, vous ne rêvez pas, ce dimanche fut un vrai calvaire caniculaire en Brittany. C’est en quête d’un micro coin d’ombre inexistant que j’assiste à l’invocation mystique de la force du Shogun par Attaque Souple, sorte de rock années 80’s biberonné aux bornes d’arcades Mortal Kombat et aux films de kung-fu. Une visite à la fraîche du fort et je reviens pour bourlinguer devant le Acid Fashion Rodeo Show. La veille, il avait mis le feu sur le théâtre de verdure mais je fus absent pour éteindre l’incendie. En tout cas, j’espère de tout cœur que les bals du futur se feront dans la même joie et extravagance que le AFRS. Petit pause galette/saucisse/TV devant le Chambouletout, le jeu “qui chamboule touuuut”, et ça redémarre en trombe sur la grande scène avec la magique apparition de Bois Bandé. Que dire ! Ça zouk, c’est drôle, le chanteur est approximatif avec ses feuilles de paroles dans la main, c’est entraînant et les lyrics sont d’une simplicité féroce. Manquait plus qu’un écran géant pour faire un karaoké et on était bon. “Les Médicaments” va vite devenir le tube du camping. On en prend, on prend et on en redemande. Allez, un petit peu quoi. Dernier stop de cette fin d’après-midi sous le dôme avec les criants et fol’dinguo Sete Star Sept. Merde, ce scream de la chanteuse et son jeu de basse ont complètement brulé ce qui restait du dôme. Attention les cocos, ils restent encore quelques concerts, ne m’achevez pas !

Error(404notfound)smith, bug de l’an 2018

On entame la dernière ligne droite de ce festival et HOP : troisième déception. Non pas que Lord Rectangle a du mauvais fond, bien au contraire, mais leur son calyspo-soul ne se démarque pas du reste de la programmation. Un petit grain de folie, il aurait manquer peut être ça. Mais trêve de galéjade, il me tarde de constater LE live de cette édition 2018, j’ai nommé le grand Errorsmith. Aux rythmes saccadés, voir proche du kuduro, les sonorités viennent d’une absurdité sans nom, ce qui rend le live complètement biblique. Tantôt, on absorbe ces fameux bruits de bouches qui accompagnent son dernier LP Superlative Fatigue (exemple avec une version de “My Party” qui enflamme le fort), tandis qu’on se démembre devant la résonance quasi EDMique de certains morceaux (comme “I’m Intersting”, “Cheerful & Sociable”). C’est fou, c’est magistral et complètement endémique. Sur le ‘uc mon petit Jean-Luc. On rebaisse la folie d’un cran devant le live techno d’Orphx, bien que celui-ci soit brut et gravement indus, il laisse place à une meilleure symphonie que les deux zozos du vendredi (Voir Nostromo). Et ENORME chapeau très très bas et gros applaudimètre pour celles qui ont clôturé ce Visions avec magnificence, j’ai nommé les fameuses Nate&Jojo. Grosse selecta de qualité, les jambes et les têtes pouvaient répondre 24h de plus, mais comme on dit là-bas et ici, les bonnes choses ont une fin.

« Pas d’erreur Mr.Smith, mon buisness plan est au top, je peux aller retourner Visions » (Credit photo : Julio Ificada/Yves de Orestis/Noisey)

« Pas d’erreur Mr.Smith, mon buisness plan est au top, je peux aller retourner Visions » (Credit photo : Julio Ificada/Yves de Orestis/Noisey)

J’aime venir à Visions. On y est bien, que la musique est bien, et que la plage aussi. Cette édition 2018 fut, une fois de plus, de très haute volée. Des artistes incroyables, une ambiance de feu, une orga remarquable, un camping complètement gogole et toujours ce fort de Bertheaume pour nous en mettre plein les mirettes. On remballe les voiles et on attend patiemment les 365 jours qui nous séparent de la prochaine édition. Car oui, désolé pour toi Chirac, mais nous, on sera bien présent pour le Visions 2019.

Par Samuel Manas

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