Les Voix du Mississippi – William Ferris

Nouveau-né dans le monde de l’édition, Papa Guédé – Guédé désignant les esprits de la mort en langage Vaudou – a publié en fin d’année dernière Les Voix du Mississippi, témoin des pérégrinations de William Ferris dans son Mississippi natal. Véritable pièce de collection garnie d’un documentaire-vidéo, d’un CD, d’une bibliographie et filmographie sélective, l’ouvrage passionne par la dimension historique qui s’en dégage et ses photographies au grain singulier. Chronique d’un document indispensable.

les voix du mississippi

Dans les années 40, rares étaient les familles du Mississippi à voir le monde en noir et blanc. De son enfance passée sous le joug d’une ségrégation qu’il ne comprend et n’accepte pas, William Ferris développe une véritable fascination pour le folklore Afro-Américain, en partie transmise par la femme de service noire qui veille sur lui quand ses parents s’absentent. Désireux de capter les maux d’une population en marge, il arpente dans les années 60 les abords Vicksburg, équipé d’un appareil photo, d’une caméra Super-8 et d’un magnétophone.

Paru quarante ans plus tard, le résultat de ces mois passés la route prend la forme d’un ouvrage dans la lignée du travail d’Alan et John Lomax en ce qu’il a d’essentiel à la compréhension de la culture afro-américaine. Ecrivain, réalisateur et professeur d’université, William Ferris s’est entre temps imposé comme l’un des plus éminents spécialistes de la culture du Sud des Etats-Unis.

Au total, ce sont 25 portraits qui se font écho et autant de réflexions sur la spiritualité, l’amour, le quotidien à la campagne et dans les champs de coton, entre autres.

« Un bluesman m’a dit un jour que pour passer de la musique sacrée au blues, il suffisait de remplacer « My God » par « My Baby » écrit Ferris dans le chapitre introductif

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Les pages nervurées fleurent le blues rural, le Gospel des églises du Mississippi et leur lot d’incantations divines. Au détour de quelques spirituals et de blues torturés impeccablement traduits par Cyrielle Ayakatsikas, on sent la fumée s’échapper de la cigarette d’Otha Turner, le regard placide du révérend Isaac Thomas, tandis que l’on se délecte de la gouaille de Scott Dunbar. On entend la corde du balai de Louis Dotson, accroché sur la façade de sa demeure, vibrer sous les assauts de ses doigts décharnés, les incantations divines au pouvoir guérisseur de Fannie Bell Chapman et les souvenirs bleutés de B.B King et Willie Dixon.  Illustres inconnus et bluesmen de renom se côtoient avec le même égard, dans une chorale où un homme blanc danse avec des dizaines de personnes de couleur à une époque où le Ku Klux Klan fait rage alentours.

« A Chicago, en bas dans le sous-sol des églises, ils ont un saloon, et ils vous font tous les hamburgers et les steaks que vous voulez là-bas en bas. Mais en haut, ils sont à l’église. C’est vrai, ce que je dis. Monsieur le pasteur, il fait son petit business là-bas. Il descend, il se met minable avec je sais pas quel alcool, et ensuite il remonte faire son service » Lee Kizart

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Le point culminant ? James « Son Ford » Thomas donne sa définition du blues et de son rapport particulier avec les femmes. A déguster avec son « You Can’t Carry Blues And Go To Church », présent sur le CD qui accompagne l’ouvrage

Du pénitencier de Parchman à l’église de Rose Hill en passant par la ville de Tuwiler – où W.C Handy entendit pour la première fois un homme chanter du blues dans une gare ferroviaire – les voix chantent, pleurent et hantent les pages. L’aura mystique de l’ouvrage, semblable à une relique oubliée sur une étagère poussiéreuse possède ce grain particulier des livres qui font date et se transmettent. Comme un devoir de mémoire profondément humain.

William Ferris approche ces voix qui ont fait le blues d’hier et la musique d’aujourd’hui sans voyeurisme. Il laisse libre cours aux monologues qui, s’ils peuvent parfois paraître anecdotiques, sont tous chargés de sens et lèvent le voile sur quelques tranches de vie d’un peuple trop longtemps contraint au mutisme.

« Les work songs, c’est juste quelque chose qui vous vient là-bas pendant que vous travaillez. Quand je suis arrivé, on ne pouvait pas parler pendant le boulot. On devait chanter, c’est tout. On n’avait pas le droit de parler dans le champ. Le seul moment où on pouvait parler c’était dans le cachot […] On me traitait si durement que, quand c’était l’heure du repas, je ne pouvais pas manger avec ma cuillère. Je tremblais trop et la nourriture tombait parce que j’étais trop nerveux. […] Je léchais juste un peu de nourriture. Mais je m’en suis sorti. Je m’en suis bien sorti » Ben Gooch à propos de ses années au pénitencier de Parchman

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Loin d’être un essai théorique, c’est une mise en lumière lourde en métaphores d’un art qui s’est en partie construit dans les champs de coton, dans ces juke houses délabrées et ces bâtisses de campagne brinquebalant sous les inflexions rauques de quelques bluesmen isolés. Cette souffrance héritée de la ségrégation raciale constitue le terreau de ces personnages en marge d’un monde qui rechigne à tendre l’oreille aux mille histoires qu’ils ont à compter.

En donnant du corps à ces voix, et en mettant un visage sur leurs vocalises, William Ferris livre un document aux confins d’un art à l’histoire mouvementée et au doux relent d’espoir.

 

 « Ma mère m’a appris depuis que je suis tout p’tit à bien traiter tout le monde. « Traite les gens comme tu voudrais qu’ils te traitent », elle disait. Quand je serai mort et enterré, je veux laisser derrière moi que des amis et des gens à qui j’ai fait du bien […] J’accueille tout le monde avec le sourire. C’est comme ça que je vis, et j’espère que c’est comme ça que je m’en irai » Otha Turner

 

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