Les chroniques de mars

Un Amour Suprême – Jovontae EPUn Amour Suprême – Jovontae EP [Bad Cop Bad Cop]

Où diable Sameer Ahmad peut-il se situer dans un rap francophone dominé par des Damso, PNL, Gradur et autres Hamza ? Certainement pas dans cette caste de MC’s surfant sur le succès de la trap et du dab, ce geste en vogue consistant à rapprocher sa tête de son bras de manière frénétique. Trois ans après la sortie de l’impeccable Perdants Magnifiques, Sameer Ahmad revient avec le projet – et l’alias – Un Amour Suprême qui met en scène deux fines fleurs du rap jeu répondant aux prénoms d’Ezekiel et Jovontae. Construit tel une fiction, cet EP fait les présentations avec ces deux MC’s sortis de l’imaginaire bouillonnant du Montpelliérain. Mais si les deux personnages n’existent que de manière fictive, Sameer leur donne vie grâce à une écriture toujours pleine d’images et de références (“Tu es Stringer dans The Wire, nous sommes Balti-Baltimore Ouest”). Bourrées de nappes jazzy et de mélodies feutrées, les six “parties” qui constituent ce Jovontae EP renvoient directement à l’âge d’or du rap new-yorkais, sans jamais paraître dépassées ni hors circuit. Première moitié d’un diptyque qui devrait voir le jour en format physique d’ici la fin de l’année, Jovontae n’est pas seulement une mise en bouche mais la première marche menant – osons le terme – à un nouveau chef-d’oeuvre du rap français.

–> Vingt-et-une minutes de bonheur <–

Devin The Dude – Acoustic LevitationDevin The Dude – Acoustic Levitation [Coughee Brothaz Music]

La discographie de Devin Copeland est à l’image du personnage et de son flow enfumé : cool. Au rythme d’un album tous les trois ans en moyenne, le Texan Devin The Dude se positionne aux antipodes du rappeur lambda qui y va de son projet tous les six mois. Moins attendue qu’au préalable, cette nouvelle fournée du bientôt quinquagénaire (Devin est de la génération Snoop Dogg et Dr Dre) fait suite à une série de deux albums mineurs dans la discographie ô combien cannabique du MC. Suivant le même procédé qui consiste à déverser des lyrics mi-rappés, mi-chantés sur des instrus g-funk ultra-lents, Devin The Dude continue de clamer son amour pour la weed et l’hédonisme sur ces quatorze pistes certes assez classiques mais toujours aussi planantes. Désormais solidement implanté dans le game depuis la fin des années 90, Devin The Dude laisse venir tranquillement, rassasie sa fan-base tous les deux/trois ans, part en tournée dans la foulée et, surtout, prend tout le temps qu’il faut pour profiter de la vie. Toujours entouré de ses fidèles Coughee Brothaz (Rob Quest et Jugg Mugg), l’oncle Devin semble plus que jamais léviter au dessus de cet album qui, comme le dit très justement le site hiphopdx.com, semble suspendre le temps durant une petite heure.

Le son qui tue –> Devin The Dude – “Do You Love Gettin’ High ?

Fràncois & The Atlas Mountains – Solide MirageFràncois & The Atlas Mountains – Solide Mirage [Domino]

Si nous étions restés sur nos premières impressions concernant F&TAM, jamais vous n’auriez pu lire ces lignes. Car après avoir découvert “Les Plus Beaux” sur une vieille compil’ des InRocks, on s’était juré “plus jamais ça !” Depuis, le morceau a fait son chemin et, surtout, le groupe de François Marry s’est révélé comme l’un des tout meilleurs de notre douce France. À tel point que l’on considère aujourd’hui Piano Ombre (prédécesseur de Solide Mirage) comme un chef-d’oeuvre de pop moderne comme il s’en fait rarement. C’est dire que le défi était de taille pour la troupe formée outre-Manche, d’autant que le leader François Marry a choisi de faire sans ses soldats Babe (Gérard Blacket) et Petit Fantôme (Pierre Loustaunau). Premier constat dès l’écoute du single “Grand Dérèglement” : François a gardé de larges séquelles de son aventure africaine mise en musique sur l’EP L’Home Tranquille (2015). Des restes sautillants et métissés donc (“Apocalypse à Ipsos”, “Jamais Deux Pareils”), mais aussi ces doux accords harmonieux qui nous avaient tant ému sur Piano Ombre (le bijou “Rentes Écloses”, “Perpétuel Été”). En clair, Solide Mirage aurait pu être une nouvelle réussite si François nous avait épargné deux ou trois sorties de routes en milieu d’album (“100 000 000”, “Âpres Après”, “Bête Morcelée”). Car même s’il convient de saluer les efforts d’expérimentation, ces trois titres nous échappent complètement. Mais peut-on blâmer pour autant un groupe qui ne cesse de faire bouger les codes de la musique populaire ? Réponse par la négative.

Le son qui tue –>Fràncois & The Atlas Mountains – “Rentes Ecloses

Grandaddy – Last PlaceGrandaddy – Last Place [30th Century Records]

Si ces chroniques de mars se sont faites attendre, c’est aussi parce qu’on préférait prendre le temps d’écouter puis de réécouter chaque album mentionné ici. Hasard de la vie, c’est pendant ce laps de temps que Kevin Garcia, bassiste historique de Grandaddy, a brutalement quitté les siens suite à un AVC contracté lors du week-end du 1er mai. Soit pratiquement onze ans, jour pour jour, après la sortie du précédent disque du groupe californien. Ironie du sort, Last Place compte sans doute parmi les albums les plus lumineux de Grandaddy publiés à ce jour. Lancé par un “Way We Won’t” euphorisant où la batterie tient un rôle prépondérant, ce cinquième opus des Américains rompt avec les mélodies un peu trop sages de The Sophtware Slump (2000). Dix ans après leur rupture, Jason Lytle et sa bande livrent un album résolument positif et au potentiel scénique certain (“Brush With The Wild”, “Evermore”). Mais attention, tout de même, à ne pas se laisser berner par ce début d’album très punchy. Car dès le quatrième morceau (l’album en compte douze), le rythme baisse d’un cran et la voix de Lytle se pare de cette mélancolie qui a fait le succès du groupe. Impression confirmée sur “I Don’t Wanna Live Here Anymore” où le clavier de Tim Dryden finit par faire pencher le morceau vers le sublime. Comme le confiait récemment Jason Lytle à Magic : “Les relations sont beaucoup plus sereines et apaisées entre nous aujourd’hui […] Avec le temps et la distance, nous avons de nouveau pris conscience de l’affection qui nous unit.” Dommage que la vie soit à ce point cruelle.

Le son qui tue –> Grandaddy – “Brush With The Wild

Temples – VolcanoTemples – Volcano [Heavenly Records]

Temples est un excellent groupe. Jeune, anglais, chevelu, adoubé par Noel Gallagher et Johnny Marr, le combo de Kettering a tout pour plaire. A ceci près qu’on était resté sur notre faim après les avoir vu défendre Sun Structures sur la grande scène de La Route du Rock il y a trois ans. Et que cette impression s’est confirmée après visionnage, sur le Net, de leurs récentes prestations (Quotidien, KEXP). Rectification, Temples serait donc un excellent groupe… de studio. Après écoute puis digestion de leur nouveau cru (Volcano) sorti ce 3 mars, cela ne fait plus aucun doute. Temples a un don, un vrai, pour composer des chansons imparables dont les refrains et les mélodies donnent instantanément envie de prolonger l’expérience en live. Immédiatement séduit par les deux singles (“Certainty”, “Strange or Be Forgotten”), l’opération séduction s’est rapidement poursuivit sur “(I Want To Be Your) Mirror” et “Oh The Saviour” dont les structures évoluent continuellement sur quatre minutes. Comme sur leur premier opus, Temples maintient cette faculté incroyable à multiplier les climax dans une chanson en apparence assez banale (voir “Born Into The Sunset” et le changement rythmique qui intervient après deux minutes). Si James Edward Bagshaw se révèle, avec Volcano, comme un mélodiste hors-pair, le passage du studio à la scène laisse perplexe. Masqués par leurs épaisses tignasses, les Anglais semblent incapables de donner corps à des morceaux qui ne demandent qu’à faire se lever les foules. À eux de nous faire mentir, le 19 août prochain, sur la scène du Fort de La Route du Rock.

Le son qui tue –> Temples – “(I Want To Be Your) Mirror

Why? - Moh LheanWhy? – Moh Lhean [Joyful Noise]

On avait laissé la bande à Yoni Wolf fin 2012, sur un concert à Stereolux (Nantes), pour la sortie du bref mais formidable Mumps, Etc. Quatre ans et demi plus tard, si la face du monde – et la nôtre – a bien changé, on ne peut pas en dire autant du son des Californiens. Concrètement, on retrouve Why? là où on l’avait laissé, c’est à dire à mi-chemin entre l’indie pop façon Woods et le folk léché de Sufjan Stevens. Si l’on a souvent collé l’étiquette de groupe hip-hop aux Californiens, Why? délaisse ici ses influences rap au profit d’une pop baroque et toujours raffinée. Court mais intense, Moh Lhean ne parvient tout de même pas à nous émouvoir autant que son prédécesseur malgré la singularité du timbre vocal de Yoni Wolf. Si l’absence de couplets rappés est regrettable, on note tout même que le groupe n’a pas perdu sa science du refrain, comme le prouve le solide “George Washington” et le magnifique “The Water”. Un rapide détour par leur page Facebook nous permet de voir que le groupe vient d’entamer une tournée américaine de deux mois. Et c’est là qu’on se dit qu’un passage par l’Europe cet été ne serait pas, mais alors vraiment pas de refus.

Le son qui tue –> Why? – “The Water

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