Les chroniques de juin

Dan Auerbach – Waiting On A SongDan Auerbach – Waiting On A Song [Easy Eye Sound]

Il est la voix, l’âme et la tête des Black Keys. Car même si Pat Carney est le second poumon du groupe, c’est bien à Dan que l’on pense en évoquant le groupe d’Akron. Et pour cause, il chante, compose et officie seul derrière le micro des BK depuis une quinzaine d’années maintenant. Quinze ans au service d’un groupe pour lequel il a livré moult projets et donné des centaines de concerts à travers le monde. Forcément, ça occupe et ça laisse peu de temps pour penser à soi. Mais tout de même, depuis ses débuts en 2001, Dan Auerbach a trouvé le recul nécessaire pour composer deux albums solo dont le second volume vient de paraître sur sa propre structure Easy Eye Sound. Dix chansons trempées dans le blues californien et l’americana de Willie Nelson. Plus que sur les récentes sorties des Black Keys, Auerbach renoue avec la cohérence et l’homogénéité qui avait fait le succès de Brothers. Trois ans après la sortie du décevant Turn Blue et des tournées à n’en plus finir (on avait vu le groupe sur scène cette année-là, rincé), le frontman semble apaisé et délesté de la charge Black Keys qui finissait par épuiser le binôme. Seul avec sa guitare, Auerbach compose un disque résolument positif, gonflé de tubes sans prétention (on reste très loin de “Lonely Boy” ou “Fever”) qui sentent très fort les soirées feu de camp. Quelque part entre Dylan, Neil Young et la B.O. d’O’Brother, la moitié des Black Keys livre un album bien plus important qu’il n’y paraît. Morgan Henry

PrintBig Boi – Boomiverse [Epic]

Rien ne change à part les saisons, semble nous dire Big Boi sur Boomiverse, son troisième album solo en sept ans. Oui, BB rappe toujours comme un dieu. Oui, Killer Mike a son couplet attitré. Oui, Organized Noize est toujours crédité sur la majeure partie des productions. Oui, ça sonne country rap tune car oui, il y a un seize mesures de Pimp C. Et oui, c’est un solo de Big Boi DONC la pochette est dégueulasse. Mis à part ça, quoi d’autre ? Pas grand chose, certes, même si les points forts sont légion. D’une, l’album est concis (45min). De deux, ça kicke bien (ce “Kill Jill” avec Killer Mike et Jeezy…). Et de trois, les incursions electronico/pop sont plutôt réussies. Comme le disaient les membres de l’Abcdr du son dans un récent podcast de No Fun, Big Boi vire de plus en plus du côté George Clinton de la force. Une fois les disques de Parliament, Funkadelic et Sly Stone recrachés, la moitié d’Outkast mixe ces influences 70’s avec son flow saccadé et des productions toujours assez proches du son Speakerboxxx pour en sortir un produit qui lui ressemble à 100%. Si Boomiverse ne tient pas la comparaison avec l’avant-gardiste Sir Lucious Left Foot (2010), il maintient Big Boi dans le club très fermé des dinosaures du rap ayant le mieux vieilli. MH

Bertrand Burgalat – Les choses qu'on ne peut dire à personneBertrand Burgalat – Les choses qu’on ne peut dire à personne [Tricatel]

Trois ans après son dernier album solo (La Nuit est Là), le boss de Tricatel revient avec un (vrai) long format (1h10). Le Français a pris le temps de peaufiner sa nouvelle œuvre entre contributions cinématographiques (la bande originale de Gaz De France de Benoît Forgeard, une brève apparition dans Lolo de Julie Delpy) et sorties sur son label. On lance le disque, “È l’ora dell’azione”. Boucles de synthé, boîtes à rythmes et piano se chargent de nous introduire dans ces Choses qu’on ne peut dire à personne. Burgalat y évoque “les choses que lui inspire le monde dans lequel on vit”, celles qu’il ne peut qu’évoquer à travers son art. On y croise un hommage instrumental et nébuleux à David Bowie (“Tombeau pour David Bowie”) de la part de “L’enfant sur la banquette arrière”. Album parfois personnel donc, mais qui ne tombe jamais dans un storytelling morose, qui évoque à la fois son auteur (“Je suis, je suis celui qui dit je suis”) tout en frôlant le magnifique “Musées et Cimetières”). Les textes, qui sollicitent une certaine attention, se trouvent allégés par les différentes plages instrumentales disposées çà et là et le tout fait agréablement patienter jusqu’à cet “Ami qui viendra ce soir”. Retour réussi pour le patron de Tricatel, qui ne serait à la rigueur pas au goût des non-adeptes du slow-listening : s’il est question de “36 minutes”, elles ne seront pas suffisantes pour déceler tout le potentiel caché sur plus d’une heure. Pierre Henry

Disiz La Peste – PacifiqueDisiz La Peste – Pacifique [Polydor]

Contrairement à Big Boi, Disiz reste persuadé que le vieil adage “plus c’est long, plus c’est bon” vaut aussi pour les albums de rap. Absent des bacs depuis deux ans et la sortie de Rap Machine, le p’tit gars des Épinettes revient une fois encore avec un disque aux allures de kouign-amann. Vingt titres, 1h20 d’écoute, un teaser de 15 minutes, quatre singles clippés, c’est trop, vraiment trop pour nos cerveaux d’auditeurs biberonnés au cut. Dommage, car dans cette abondance de matière, Disiz donne naissance à un concept-album vraiment intéressant. En prenant pour toile de fond la mer et l’évasion, le MC de 39 ans quitte l’univers bitumeux de Rap Machine pour noyer son spleen sur des productions dansantes et éthérées. Une approche très Stromaiènne de la musique qui atteint son paroxysme sur “Splash”, justement produit par le Belge. Parmi les autres titres marquants, “La Fille de la Piscine” s’inscrit d’ores et déjà comme l’une des grandes chansons de La Peste, avec son refrain chanté (sans auto-tune) et son histoire de rendez-vous manqué. Citons aussi “À Petit Feu” et le single “Autre Espèce” pour le versant le plus réussi de l’album. Car si le premiers tiers du disque s’enchaine avec une fluidité certaine, l’indigestion est inévitable passée la demi-heure. Le Pacifique a beau être l’océan le plus vaste du monde, le concept n’avait pas besoin d’être poussé à ce point. MH

Femminielli Noir – Échec Et MatFemminielli Noir – Échec Et Mat [Mind Records]

Enfin ! Duo composé de Jesse Osborne-Lanthier et Bernardino Femminielli, Femminielli Noir dévoile son premier album (dispo dans les bacs rennais depuis quelques temps déjà). Huit titres, onze pour l’édition limitée, finalement décrits au mieux par un morceau sorti sur un précédent EP du tandem : Me Gusta El Dolor. D’entrée les sept premières minutes présentent l’atmosphère – dissonante, dérangeante, intrigante – et pourraient faire fuir les moins courageux. Au fur et à mesure, le disque s’avère être la cohésion parfaite de deux univers réunis : l’électronique froide et sèche de JOL ; le côté décadent et vicieux de Femminielli (surtout celui présent sur Plaisirs Américains). L’ensemble délivre parfois tube déviant pour club (“Jeunesse Dans La Discothèque”), expérimentations noise (“Flores Deliciocias”) le tout entrecoupé de titres plus familiers (“Fianchettoed Hustle”, “El Guardián”) mais toujours aussi efficaces. Si Échec Et Mat ne sera sans doute pas la bande son idéale pour le temps caniculaire du moment, ce sera bel et bien celle de ses soirées tièdes. PH

Philippe Hallais – An American HeroPhilippe Hallais – An American Hero [Modern Love]

Nouvelle sortie du Français Low Jack – cette fois-ci sous son vrai nom –, grand activiste dans les musiques électroniques en tout genre à travers son label (Éditions Gravats fondé avec Jean Carval), collaborations et sorties : le noise/drone de Garifuna Variations, la techno jusqu’au-boutiste de Sewing Machine, le retour au footwork de Lighthouse Stories et une bonne flopée de maxis. Pour cette nouvelle sortie sur le Modern Love d’Andy Stott, le Hondurien de naissance choisit d’explorer les tréfonds de l’ambient ou du drone en se basant sur les documentaires sportifs d’ESPN retraçant les parcours d’athlètes américains de haut-niveau. L’album se divise en quatre chapitres (comme dévoilé dans une interview pour Inverted Audio) qui renvoient à la narration de ces feuilletons : l’ascension, la trahison, la honte, la rédemption, le retour et la postérité. Le projet s’apprécie également à travers des visuels, généralement différents plans fixes qui renvoient aux périodes évoquées auparavant, réalisés par Ethan Assouline, disponibles sur www.an-american-hero.com (site créé pour l’occasion par le Groupe CCC). Parmi ces onze morceaux, on a ici affaire de temps à autre à des univers familiers (“Skin (Hit)” n’aurait pas dénoté sur Garifuna Variations) mais l’album se rapproche dans l’ensemble des récentes expérimentations chères à Yves Tumor, Inga Copeland ou Actress. On passe ainsi de contemplations sublimes(“Theme (Trophies)”) à du noise “Everything (Good)”) ; de downtempo opaque (“Fantasy (4U)”) à du drone (“Lately (Acoustic)”). On ne sais pas si l’ensemble, une espèce d’ambient du futur qui combinerait shoegaze et dream pop bruitiste, illustrera les prochains documentaires sur les exploits de l’En Avant de Guingamp ; quoi qu’il en soit, ce “héros américain” place une fois de plus Philippe Hallais en pôle position sur la carte des musiques expérimentales actuelles. PH

Kevin Morby – City MusicKevin Morby – City Music [Dead Oceans]

Un an seulement après Singing Saw, revoilà le bon Kevin avec un nouvel effort, City Music. Bien que les productions de l’Américain ne soient jamais décevantes, on était tout de même restés sur notre faim avec sa contribution cuvée 2016 et donc impatients de réécouter du nouveau. Si l’on retrouve ici encore les formules qui plaisent et marchent chez Morby, l’Américain suit son parcours solo de belle manière. L’inaugurale et sublime “Come To Me Now” (probablement la plus belle chanson de l’album) ouvre lentement le disque avec les murmures du Texan. On pense alors à une sorte de rétrospective, un “album de la sagesse” après plusieurs années mouvementées. Mais là où City Music parvient à se démarquer de Singing Saw, c’est bien dans sa capacité à garder l’attention de l’auditeur au fil des morceaux. Quand le second avait tendance à être parfois redondant et somnolent – “I Have Been To The Mountain” faisait le boulot quand même – bien que sympathique, le premier alterne parfaitement morceaux calmes (“Come To Me Now”, “Dry Your Eyes”, “City Music”) et d’autres plus énervés (“Crybaby”, “1234”). Durant une petite cinquantaine de minutes, Morby nous expose les lieux qu’il a rencontrés, ceux qui lui ont plu, les souvenirs qui restent. Non sans tristesse ou mélancolie (“Now there’s tears in my eyes” dit-il sur “Dry Your Eyes”) mais assurément sans regrets : “But the ones that I had spent with you were the best that I ever had”, chante-t-il sur les “Downtown’s Lights” qu’il regarde mourir en même temps que se clôt ce City Music. PH

Young Thug – Beautiful Thugger GirlsYoung Thug – Beautiful Thugger Girls [300 Entertainment]

Comment appeler encore ça du rap ? Si le site Discogs a clairement tranché (“Style : Trap”, ce qui n’en est plus vraiment non plus), la musique de Young Thug devient de plus en plus complexe à identifier. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’a plus grand chose de hip-hop (l’a-t-elle déjà été ?). Sur Beautiful Thugger Girls, son premier projet considéré comme un album à part entière, Jeffery Lamar chante plus qu’il ne rappe, harmonise sa voix de cyborg avec des guitares sèches et nous emmène dans les Caraïbes. Très en vogue chez les rappeurs (de Damso à Wale), cette mode qui consiste à se rapprocher de ses racines antillaises donne naissance, ici, à des morceaux zoukés comme “Do U Love Me” et “She Wanna Party”. Diamétralement opposé à la mixtape Barter 6 qui multipliait les bangers, Beautiful Thugger Girls promet de déconcerter plus d’un fans habitués au Young Thug de “Check”. Pas de tromperie sur la marchandise cependant, la pochette se charge de vous donner le ton du disque. Entre le piano de “Oh Yeah” et la harpe folklorique de “You Said”, le jeune voyou se révèle en crooner du rap, presque à la manière d’un Snoop sur “My Medicine”. Simple parenthèse où premier écart en vue d’un changement radical de style, Beautiful Thugger Girls dénote dans la discographie déjà bien étoffée du p’tit gars d’Atlanta. Vivement la suite. MH

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