Les albums de la rentrée

Tout est dans le titre, beach !

ingusIngus Baušķenieks – Spoki [STROOM]

Quoi ? Vous ne connaissez pas Ingus Baušķenieks ? Le sombre musicien/multi-instrumentiste letton et membre du groupe Dzeltenie Pastnieki ? Ça tombe bien, le label Stroom a édité en août dernier une compilation qui reflète parfaitement les productions du natif de Riga. Entre dub-pop (“Roni”, “Mēness Klajumā”), electro (“Lidojums Uz Sauli”) ou ambient (“19.10.89”), Spoki pioche dans une bonne partie des sorties du bonhomme et en fait resurgir ses plus classieuses expérimentations.
C’est bien, beau, et même Discogs a parfois du mal à retrouver les sorties originelles. Preuve du travail de recherche accomplit par le label. -PH-

interpolInterpol – Marauder [Matador]

Qu’il semble loin le temps où Interpol régnait en maître sur la scène rock internationale. Ce temps où, à la faveur d’un disque incroyable rapidement transformé en chef-d’oeuvre (Turn on the Bright Lights), la bande à Paul Banks semblait faite pour se tailler une carrière à la Joy Division. Malheureusement, le niveau atteint sur ce premier album ne fera que se déliter sur les suivants, honnêtes malgré une force de frappe nettement inférieure. Mais voilà qu’arrive Marauder en cette fin d’été 2018, porté par un single d’envergure baptisé “If You Really Love Nothing”. Suit sans tarder l’intense “The Rover” qui rappelle les grandes heures du combo new-yorkais. Riff accrocheur, batterie enlevée, Banks, Kessler et Fogarino ont retrouvé le mordant qui les fuyait depuis un bon paquet d’années. Un peu à la manière des “Obstacle 1” et “2” sur Turn on the Bright Lights – qui pour le coup étaient de vrais morceaux – Interpol inclut deux interludes sur ce disque qui se referme par le mid-tempo “It Probably Matters”. Treize titres, à peine 45min pour ne garder que l’essentiel. Si l’on pouvait émettre des doutes quand à la capacité créatrice du band new-yorkais, ceux-ci s’estompent à l’écoute de ce sixième album. Sans quitter leur ligne directrice, Interpol livre une fournée d’une qualité évidente où l’efficacité n’a d’égal que la classe de ses membres. MH-

miles kaneMiles Kane – Coup de Grace [Virgin]

Prise de risques minimale pour l’ancien Rascal. Cinq ans après avoir sorti le déjà mitigé Don’t Forget Who You Are, Miles Kane revient avec un troisième album solo relativement paresseux. En dix titres et trente minutes, la moitié des Last Shadow Puppets donne ce qu’elle sait faire depuis dix ans, ni plus ni moins. Ce n’est jamais mauvais, mais jamais très inspiré non plus. Loin du tubesque Colour of the Trap de 2011, Coup de Grace se rapproche davantage du rock bourgeois des Last Shadow Puppets que des riffs garage des Rascals. À l’exception peut-être de “Cold Light of the Day” et “Too Little Too Late” qui renouent avec les premiers amours de l’Anglais, ce disque ne devrait pas trop irriter vos voisins de palier. Sans être aussi sage que son comparse Alex Turner sur le dernier opus des Monkeys, Miles Kane propose un rock très classique quand on vient d’Angleterre et qu’on est censé porter le drapeau de toute une génération. À tout juste 32 ans, on ne nous fera pas croire que le Rascal n’a plus d’inspi. Il suffit peut-être de se sortir les doigts. -MH-

lemon twigsThe Lemon Twigs – Go To School [4AD]

Malgré tout le talent que peuvent avoir les frangins D’Addario, leur jeune âge ne les exempt pas de reproches. Sans décevoir réellement, ce Go To School, annoncé depuis quelques mois comme leur opéra-rock, peine à convaincre. Car qui dit opéra, dit mise en scène, grandiloquence et théâtralité. Et pour être franc, ce disque en est gavé. À l’image de “Rock Dreams”, ce deuxième opus des Américains dégouline d’artifices et d’empilements sonores. À ce titre, on ne voit pas comment les Lemon Twigs peuvent nier l’influence d’un Freddie Merury ou d’un Roger Daltrey sur leurs compositions. Ce qu’on avait aimé sur Do Hollywood (en clair, l’épure et la simplicité) est ici masqué par un excès de synthés, de guitares et de choeurs qui font souvent penser – on y revient – à du mauvais “Bohemian Rhapsody”. On sauvera tout même quelques chansons parmi les seize que contient Go To School, à commencer par “The Lesson”, “The Fire” et “Home of a Heart (The Woods)”. L’exercice de l’opéra-rock est tenté et réussi – pour le coup, on y est à fond ! Mais comme on a toujours préféré les Beatles à Queen, on retourne écouter Do Hollywood. -MH-

oh seesOh Sees – Smote Reverser [Castle Face]

Tiens, tiens, John Dwyer et Ty Segall dans le même article. Rien d’étonnant quand l’on connait le rythme de croisière des deux fers de lance du garage-rock californien depuis plusieurs années maintenant. Un an après avoir livré l’excellent Orc (déjà sous l’alias Oh Sees) et neuf mois après Memory of a Cut Off Head sorti, lui, sous le pseudo OCS – faut suivre ! – Dwyer et ses sbires remettent le couvert avec le gargantuesque Smote Reverser. Déluge de guitares fuzz (“Last Peace”), rugissements de dragons (“Overthrown”), cette nouvelle fournée du groupe le plus prolifique de San Francisco pourrait s’apparenter à une énième bouillie sonore. Il n’en est rien. Comme souvent, les Oh Sees offrent quelques doses de répit à l’auditeur, moments où Dwyer s’essayer à de nouvelles expérimentations vocales. Dans cette veine, on salue le magnifique “Moon Bog” et ses choeurs féminins mais également le final “Beat Quest” qui rejoint illico le panthéon des fins d’albums du groupe. Titres à rallonge (le très psyché mais dispensable “Anthemic Aggressor”) et one-shots purement garage-rock (“Abysmal Urn”) se côtoient sur ce Smote Reverser qui, même s’il peut sembler décousu, ravira les amateurs des orcs californiens. -MH-

travis scotTravis Scott – ASTROWORLD [Epic]

Présentée un peu partout comme “l’album rap de l’année” ou le “blockbuster de l’été”, la nouvelle livraison du Texan de 26 ans vient bousculer l’ordre établi dans le rap jeu outre-Atlantique. Teasé depuis deux ans et appuyé par les singles “BUTTERFLY EFFECT” et “SICKO MODE”, le troisième opus du bon Travis avait toutes les raisons de cartonner. Côté commercial, le cahier des charges est respecté puisque l’album met une semaine pour être disque d’or aux Etats-Unis. Si le succès est immense, on reste plus mitigé sur la qualité du projet. Indéniablement bercé par Kanye West et Kid Cudi, Travis Scott éprouve toutes les peines du monde à se défaire de l’image de ses aînés, auxquels on peut ajouter Drake (présent sur “BUTTERFLY EFFECT”), Lil Wayne et Future. Si quelques titres surnagent comme l’excellent “SKELETONS” dont la prod est co-signée Tame Impala, “WAKE UP”, “R.I.P. SCREW” ou “STOP TRYING TO BE GOOD” et ses accents country rap tunes, le reste manque cruellement d’identité. Dans l’Astroworld, Travis Scott est un gamin qui regarde toutes les attractions avec des étoiles dans les yeux. Il s’agirait désormais d’imaginer la sienne, unique et singulière. -MH-

slowsidersThe Slow Sliders – Glissade Tranquille [Kythibong]

Qui connaît ou a vu les Slow Sliders en live ne sera pas étranger au premier album des Bretons. Ce premier long format rassemble des productions déjà connues des aficionados du groupe (“Impalos”, “Pady”, “I’m Dead Anyway”). Cependant, on retrouve et se sent parfaitement bien dans l’indie-pop complexe des Brestois, tantôt rock (“Impalos”, “Lesneu”), tantôt mélodique (“Pady”, “It’s Hard To Hate”). La voix de Lesneu, toujours aussi singulière, vient sublimer les riffs de guitares répétitifs chers au groupe.
Peut-être même encore plus solide en live qu’en studio, espérons que le format physique offre au groupe un succès mérité !
-PH-

yves tumorYves Tumor – Safe In The Hands Of Love [Warp]

Évènement dans le petit milieu de la musique expérimentale : Yves Tumor a écopé d’un 9,1/10 sur Pitchfork ! Mais concrètement, ce nouvel effort vaut-il son excellente note ? On avait laissé le poto de Micky Blanco avec son premier album Serpent Music au top, faisant la part belle aux penchants R&B-noise de l’américain. Passé du label PAN au mythique Warp, Tumor affirme et pose ici bien plus sa voix (volonté d’augmenter son public ?), même dans ses productions les plus audacieuses. On retrouve néanmoins les ficelles qui ont fait le succès de Serpent Music, pêle-mêle l’intro brumeuse d’1″30, les singles pop (“Noid”, “Licking An Orchid”) placés au milieu des productions plus bruitistes (“Lifetime”, “Honesty”). C’est toujours aussi efficace, peut-être moins difficile d’accès, mais ce deuxième disque fait moins figure de surprise que son prédécesseur. -PH-

ty segall white fenceTy Segall & White Fence – Joy [Drag City]

Quand on choisit de vivre à 200 à l’heure et de sortir entre un et quatre projets par an, forcément, on s’expose à l’inconstance. Suivant ce procédé depuis une bonne dizaine d’années, Ty Segall ne peut pas toujours être au top du hip-hop. Parce que même s’il n’en a pas l’air, le gars reste humain, d’une. Et aussi parce que pour lui, chaque disque n’a sans doute pas la même valeur, la même complexité, le même degré d’implication. Comme le sont certains films des Coen ou de Woody Allen, cet album avec White Fence est un Ty Segall dit “mineur”. Rien à voir, par exemple, avec son solo Freedom’s Goblin du début d’année ou avec un projet monstre comme Manipulator – qui restent, subjectivement, deux de ses trois meilleures sorties. Comme en 2012, Ty Segall et White Fence (plus connu sous le nom de Tim Presley) ont passé quelques nuits en studio pour accoucher de ce Joy tout juste sympatoche. Pas de longs solo de gratte ni d’envolées psyché/noise sur ce disque, simplement l’envie de coucher sur CD une quinzaines de titres dont la plupart n’excèdent pas les trois minutes. Mention au final “My Friend” qui lorgne vers l’americana de Neil Young et Ry Cooder. Le reste vous servira d’amuse-bouche jusqu’au prochain projet du Californien que l’on imagine imminent. – MH –

Par Pierre et Morgan Henry

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