Le monde inconnu des hip-hop honeys

Elles sont probablement les grandes oubliées du dit « rap game », leur renommée dépassant rarement le microcosme dans lequel elles évoluent, les hip-hop honeys sont pourtant l’ingrédient indispensable à un clip fiévreux depuis des décennies. Du sulfureux Too $hort à la croupe outrageuse de Nicky Minaj, en passant par les maillots taille haute du 2 Live Crew, les modèles féminins ont toujours fait partie de la sainte trinité du rap hédoniste. Influences sudistes aidant, depuis quelques années maintenant un certain type de modèle semble avoir imposé ses propres canons de beauté dont certaines personnalités se font les ambassadrices : poitrine généreuse, hanches affolantes, fesses larges et rebondies, les années 2010 sont sans conteste celles des vixens. Un phénomène qui dépasse actuellement les frontières états-uniennes et qui a trouvé un public à l’international, notamment en France où malgré tout, le milieu des hip-hop honeys peine à se structurer.

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Sheneka Adams

« Le fric c’est chick »

C’est une donnée bien connue de tous. Dès lors que le rap a été vecteur d’identité à part entière, dès lors qu’il a été créateur d’images et qu’il s’est constitué comme une référence culturelle, les femmes et le sexe ont été parmi les premiers sujets à être évoqués aussi bien dans les textes que dans les clips. Influencé par les réminiscences issues de la culture populaire afro-américaine des 70’s (funk, blaxploitation, littérature), le rap s’est constitué en tant que relai socio-culturel dès les années 1980. Très vite, les femmes ont occupé une importance non négligeable dans un univers masculin dominé par l’entité du pimp popularisée quelques dizaines d’années plus tôt par la sortie de l’autobiographie Pimp, The Story Of My Life (1967) d’Iceberg Slim, ancien souteneur de Chicago reconverti à la littérature. Car la « pimpology » reste et restera l’un des fils rouges du rap. Certains rappeurs y ont trouvé une véritable expression de leur sexualité sûre et imparable dans des vidéos où se mêlent pimps blindés aux as et filles légèrement vêtues, à l’instar d’Ice T (on se souviendra de Darlene sur les covers de Rhyme Pays et Power) et du sulfureux Too $hort (« Cocktales » « I’m a player »…). D’autres se sont spécialisés dans les odes grivoises à grand renfort de maillots taille haute (2 Live Crew, Sir Max A Lot), un univers dans lequel Luke Skyywalker alias Uncle Luke s’est particulièrement distingué durant toute sa carrière. Quelques années plus tard, d’autres artistes utiliseront les mêmes codes, notamment l’hédonisme west coast qui parviendra à exacerber encore un peu plus la dimension sexuelle des clips et de l’imaginaire gangsta. Mais c’est surtout à partir de la fin des années 1990 et du début des années 2000 que la présence des hip-hop honeys s’est faite de plus en plus prégnante jusqu’à devenir courante aujourd’hui. A cela deux raisons fortement imbriquées l’une dans l’autre : la montée en puissance du rap ultra-matérialiste dit « bling bling » et le succès de la scène sudiste restée longtemps ignorée mais forte de ses propres codes. Ces deux éléments conjugués vont ainsi favoriser les apparitions de femmes au physique convaincant et dont le rôle est de faire monter la température, il s’agit bien-sûr des modèles vixens.

Les vixens

Les clips de rap ont souvent fonctionné avec deux types de modèles : les modèles classiques reconnus pour leur beauté et les modèles dits « gogos » ou « vixens », convoités pour leur plastique avantageuse. Et le moins que l’on puisse dire c’est qu’à l’heure actuelle, le choix semble s’être porté en majorité sur les modèles vixens. Une tendance nette en partie liée au succès des codes sudistes, notamment de la trap et du twerk hérité du bounce lui même et propice au désormais coutumier booty-shake. Mais si aujourd’hui le style vixen bénéficie d’une popularité toujours croissante, c’est vite oublier que les femmes avec des formes ont souvent suscité l’attention de l’œil masculin. De la préhistoire en passant par la renaissance jusqu’aux films de Russ Meyer, les femmes bien proportionnées parviennent au fil des siècles à capter l’attention du quidam averti. Désormais, à l’heure du matérialisme outrancier, le corps d’une vixen fait partie intégrante des éléments qui composent une frange du rap actuel. La réussite sociale chère à certains MC, passant aussi bien par la possession de quincaillerie (chaînes, bagues, grillz) et de luxueuses berlines, que par la présence de femmes à la poitrine appétissante et aux hanches généreuses. Certaines honeys se sont d’ailleurs frayées un chemin, bravant l’anonymat et les difficultés intrinsèques du milieu à l’instar de Karrine Steffans aka « Superhead », véritable pionnière, connue pour ses relations avec Kool G Rap, Jay-Z et consorts, et à l’origine du brulot Confessions Of A Video Vixen qui a embrasé le game il fut un temps. D’autres modèles comme Sheneka Adams, Esther Baxter, Delianna Urena, Rosa Acosta, Amber Rose, ou encore Suelyn Medeiros ont d’une manière ou d’une autre tiré leur épingle du jeu en s’acoquinant avec quelques personnalités ou en jouant la carte de l’auto-promo sur Instagram. Aujourd’hui, les modèles vixens sont légion si on se réfère à la base de données de sites comme Hiphopvideomodels ou Hiphoplead, véritables vitrines de la tendance actuelle aux Etats-Unis. Un véritable lissage s’est ainsi opéré depuis quelques années. Si certains y voient une hypersexualisation de la femme, d’autres en revanche préfèrent souligner la mise en valeur des formes en réaction aux mannequins haute couture souvent longilignes et d’une maigreur parfois inquiétante. De manière générale, malgré la structuration toute relative du monde des video-vixens, peu arrivent à en vivre exclusivement, la majorité cherchant des débouchés annexes dans le cinéma ou la mode.

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Esther Baxter

En France

Comme souvent, en matière de rap, la France suit la locomotive, que ce soit en matière de production, de style, de tendances et ce depuis qu’il est apparu au sein de l’hexagone. Alors bien-sûr, le monde des hip-hop honeys n’échappe pas à la règle. De ce côté-ci de l’Atlantique, les clips collent de près à l’esthétique du tonton américain à la différence que le business des modèles en France est à l’heure actuelle encore assez peu développé et mal structuré. Une carence qui a incité certains rappeurs à faire appel à des professionnelles issues de l’industrie de la pornographie pour la réalisation de pubs, de clips, de pochettes ou de clichés photographiques (Julia Chanel, Doly Golden, Clara Morgane, Katsuni, Helena Karel…). On notera d’ailleurs que quelques années après la parution du premier porno de Snoop (produit par Larry Flynt) en 2001, une brochette de rappeurs tels que Zoxea, Oxmo Puccino, ou encore Doudou Masta – pour ne citer que les plus connus – se sont acoquinés avec Marc Dorcel et quelques stars du X (dont Félina qu’on retrouvera sur la cover de Garde la Position d’Aelpéacha) en 2004 pour la sortie du DVD Rap Intégral. Gonzo improbable, et pâle copie de l’œuvre lubrique du chien fou de Long Beach, preuve une nouvelle fois que le milieu des modèles en France n’était pas encore parvenu à se faire une place au sein du rap français.

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Cynthia. Crédits photo : Isaac S Photographie

Sous l’influence de l’industrie rap américaine, les choses ont aujourd’hui changé en France pour les modèles hip-hop. Si le milieu semble se structurer peu à peu, quelques filles avec la tête bien sur les épaules en ont fait une activité à temps partiel et au mieux leur profession. Certaines comme Cynthia Kelsy, Alysha ou encore Lois Shine sont dans le bain depuis quelques années et ont pu nous renseigner sur l’univers très étroit des modèles hip-hop. Car comme dans beaucoup de domaines, se constituer un réseau est probablement la manière la plus adroite pour se faire connaître assure Cynthia Kelsy, jeune modèle que l’on a pu découvrir dans les clips de Lord Kossity, TLF ou encore La Fouine : « J’ai d’abord postulé en voyant des annonces pour des clips sur Facebook. J’ai été sélectionnée puis une fois sur les tournages on se fait son propre réseau de contacts et on commence à se faire connaitre peu à peu. Maintenant on m’appelle souvent pour des tournages* ». Pour Lois Shine, modèle vixen respecté et qui a vu sa cote monter en l’espace de quelques années, l’absence de structuration de la profession conduit à se débrouiller soi-même « une agence de modèle m’avait repérée en septembre 2012 , j’ai débuté par leur intermédiaire et ils m’ont placée sur certains clips mais de personnes non connues. Puis j’ai fini par arrêter avec l’agence car mon profil a rapidement fait le tour sur les réseaux sociaux et donc les gens me contactaient directement. Donc c’était soit les artistes ou les boites de prod qui me contactaient directement ou via d’autres figurantes** ».

Lois Shine

Lois Shine

On l’aura compris, les agences jouent en France (et surtout à Paris), un rôle central quant à la promotion des modèles sur Facebook notamment comme nous l’affirme Alysha, modèle vixen et co-fondatrice de la page Hip-Hop french models : « quand tu as ton agence, tu as ton local, ton numéro de siret et tu rémunères tes modèles tous les mois, ce que 99% des agences Facebook ne font pas. Pour ce qui est des rémunérations, elles prennent le plus souvent plus de la moitié de la rémunération de la modèle ou prennent tout. Certaines fonctionnent un peu plus équitablement, mais généralement les modèles sont au courant, mais les nouvelles ont leur promet monts et merveilles*** ».

Mais au delà du fait qu’être modèle implique souvent une attention particulièrement vive à l’égard de certains contrats, exercer ce rôle revêt en premier lieu un état d’esprit et une exigence par rapport à soi même comme nous le rappelle Alysha : « être vixen c’est avoir un comportement, avoir les formes, savoir bouger, […], c’est pas juste enfiler un string et montrer ses fesses. C’est un état d’esprit. C’est être sexy devant la caméra en toute circonstance, s’assumer parfaitement, ça fait partie de tout ça*** ». Une conscience de soi qui incombe donc pour certaines d’entre-elles une exigence vis-à-vis de leur propre corps et qui passe par une condition physique digne d’une athlète à raison de plusieurs heures par semaine d’entrainement assure Lois : « je fais 1h30 de body attack le lundi, 1h30 de crossfit le jeudi et j’essaie de faire 2h de salle où je pousse par semaine. Je localise mes exos sur les abdos et les cuisses/fessiers comme la majorité des femmes !** ». Posséder un visage agréable, une silhouette attractive ou encore de jolies formes confèrent à un clip une valeur ajoutée indéniable dans un univers masculin souvent dominé par un discours équivoque qui hésite parfois entre le premier et le second degré. Pour les modèles, le jeu paraît pourtant clair. Conscientes de leur place à l’intérieur d’un système économique qui joue de ses clichés, ces dernières ont intégré les codes pour mieux en jouer assure Cynthia : « Les rôles dans les clips de rap sont très sexy et les paroles sont rarement en faveur des femmes, ce qui est plus difficile d’assumer que d’autres tournages car peu de gens ont conscience que ce n’est qu’un rôle pour « vendre du rêve ». Les modèles sont un peu comme des actrices, elles jouent un rôle le temps du clip. Je pense qu’il est plus facile pour les gogos d’évoluer en tant que modèles dans le monde du rap car elles-ci ont plus de facilité à assumer un rôle sexy. C’est pourquoi je tourne dans différents styles de clips et pas uniquement des clips de rap* », « je ne suis pas du tout d’accord avec le fait que le monde du rap soit un milieu macho, je n’ai pas vécu d’expériences dans ce sens pour en déduire ce genre de chose ! Moi j’ai fait de belles rencontres, j’ai passé de bons moments même excellents sur certains tournages, et j’ai pu me faire ma propre opinion sur plusieurs artistes français. Et je suis contente que les réputations ne soient seulement parfois que des réputations** » enchérit Lois.

Alysha

Alysha

En réalité, tourner dans les clips de rap ne semble pas être la chose la plus traumatisante, au contraire, les filles sont aussi là pour jouer de leurs charmes, se montrer et satisfaire leur amour propre. Cet égo est d’ailleurs probablement le principal moteur qui les anime et qui est aussi à l’origine de frictions. Car le monde des modèles est au final une sorte de gynécée qui laisse peu de place au collectif et à l’entraide souligne Lois « la chose la plus difficile c’est surtout les ragots, les conflits entre les modèles… qui dit milieu de filles dit forcément coups bas** ». Même son de cloche chez Alysha pour qui la solidarité dans le monde des modèles et des vixens est une valeur rare : « c’est vrai que lorsqu’on arrive sur un tournage on ne connait pas les filles, il y a toujours une rivalité qui s’installe, du type « celle-là est plus belle, celle-là est plus mise en avant », il y a énormément de rivalité dans ce milieu même si les filles sont amies entre elles, ce n’est pas sûr que derrière ça ne casse pas du sucre dans le dos. On ne peut pas vraiment avoir de véritables amies dans ce milieu, il y a trop de concurrence, de rivalité, et de jalousie. Tu peux créer de petites amitiés, mais c’est vraiment éphémère. Après un tournage chacun refait sa vie. Après on n’est pas toutes comme ça, même si la majorité des filles l’est. Moi je gère une page, je gère des modèles sur des clips payés alors que concrètement j’aurais pu les garder pour moi. Plus je peux aider et mieux c’est*** ».

En revanche, les filles qui évoluent dans cet univers ont une représentation positive de leur travail. Bien que l’objectif premier est d’être vue, le tournage ou le shooting est de l’avis de toutes, une expérience grisante. Au cœur de leur travail, le tournage d’un clip est l’occasion de suivre le déroulement d’une réalisation, de montrer son corps mais aussi de se créer des contacts qui pourront s’avérer par la suite utiles. En aucun cas – et c’est surtout le cas pour les vixens – les modèles ont le sentiment d’être vulgaires, même si pour certaines personnes de l’extérieur, le fait d’avoir des formes et poser en lingerie est semble-t-il quelque chose de choquant. Une vision totalement tronquée comme l’explique Alysha qui dénonce le fait que les vixens ont moins ce regard bienveillant posé sur elles que les modèles filiformes que l’on peut voir sur les défilés de lingerie haute-couture. Comme si le fait d’avoir « des seins lourds et des fesses généreuses était plus vulgaire, alors que la lingerie est similaire*** ». Probablement, une question de culture qui tend aujourd’hui à être dissolue dans l’engouement pour les vixens ainsi que dans la révolution numérique à travers laquelle les modèles ont tout à gagner, ou à perdre.

Alysha dans le clip « Allume la lumière » d’Aelpéacha & A2H

Sources :

* entretien 2015

** entretien 2015

*** entretien 2015

Sur les modèles :

Cynthia Kelsy

Lois Shine

Alysha / Hip-Hop french models

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