Le Booty : des origines à sa modernité

« La patrie, l’honneur, la liberté, il n’y a rien : l’univers tourne autour d’une paire de fesses, c’est tout… » tels étaient les mots de Jean-Paul Sartre. Et à y regarder de plus près, n’importe quelle philosophie, n’importe quelle pensée la plus haute soit-elle, ne peut rien contre la danse chaloupée d’une jolie paire de fesses. Creuset irrésistible de la féminité, les fesses ont au fil des siècles bénéficié d’un centre d’intérêt tout particulier dans l’esprit des hommes qui les ont observées, façonnées, caressées, fessées, goutées, dessinées, fantasmées, voire diabolisées. Car à chaque époque son esthétique, son regard et son discours. De la Vénus de Lespugue aux courbes affriolantes de Jennifer Lopez en passant par les peintures de Courbet et de Rubens, la fesse n’a cessé de susciter l’étonnement et la passion, suivant les codes alors en vogue dans nos sociétés. Aujourd’hui, plus que jamais, le postérieur n’a été aussi présent dans les représentations, étalant de fait une débauche de culs en tout genre. Parmi eux, le fameux « booty » féminin (postérieur rebondi voire fortement bombé) qui semble jouir actuellement d’une attention toute particulière mais dont les canons esthétiques et culturels remontent en réalité à plusieurs années.

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Des origines au goût de la « belle fesse »

Charnues, bien remplies, compactes, massives, fermes, consistantes, rebondies, généreuses, renversantes, stupéfiantes, troublantes, sensationnelles, monumentales, la langue française ne manque pas de qualificatifs pour décrire cette partie du corps humain que sont les fesses et plus particulièrement celles qui éveillent une appétence de par leur volume. Appréciée différemment selon les siècles, la « belle fesse » n’est jamais sortie de l’esprit des hommes et ce depuis les origines. En attestent les Vénus (Lespugue, Willendorf…), sculptures de statuettes préhistoriques aux formes exagérément généreuses qui malgré leurs fonctions anthropologiques, trahissent un certain appétit pour l’opulence anatomique. Rien à voir en revanche avec la curiosité malsaine et la vision raciste des européens du XIXème siècle concernant la singularité physique de Sarah Baartman, jeune femme sud-africaine issue de la tribu des Khoïsan, dont la particularité reposait sur une excroissance des fesses et des organes génitaux qui lui vaudront le surnom cynique de « Vénus noire ». Inutile de préciser qu’à cette même époque, les stéréotypes de la beauté féminine en Europe étaient à des lieux des considérations dites « scientifiques » des chercheurs qui servaient plus une hiérarchisation des êtres humains qu’un véritable travail d’ethnologie.

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Saartjie Baartman surnommée « La Vénus Hottentote » durant la fin du siècle dit « des Lumières »

Mais laissons de côté la vision eurocentriste du XIXème pour se pencher sur le regard actuel que l’on porte sur la « belle fesse ». Dans certaines régions du monde, posséder un joli pétard a souvent fait partie d’un critère de beauté majeur chez la femme, notamment en Afrique où le postérieur s’est vu affublé de jolis sobriquets comme dombolo, botcho, bobarabas, makandi, tassaba ou wolossos. Plus que la poitrine qui incarne à la fois un symbole maternel et sexuel, les fesses ont cet avantage d’exclure toute forme de maternité pour ne se consacrer qu’à la séduction et à la féminité. Dès lors, dans certains pays d’Afrique comme en Côte d’Ivoire, posséder un fessier charnu et bombé est encore aujourd’hui un atout dans l’art de la séduction. A ce sujet, Hélène-Houphouet-Koffi de l’Institut d’Ethno-Sociologie de l’Université d’Abidjan écrit : « La partie inférieure du corps féminin révèle effectivement les canons essentiels de la beauté de la femme africaine tout en exprimant les représentations de la maternité. Depuis la nuit des temps le postérieur de la femme est perçu par l’homme africain comme étant le signe de sensualité le plus évident et le plus irrésistible. Les critères d’appréciation du postérieur féminin sont la chair et les rondeurs. C’est dire que les fesses doivent être charnues, fermes et bien rondes sur un bassin large. Si tel est le cas, la femme est alors tenue de valoriser de moins, est censée savoir les valoriser à travers sa démarche* ». Une esthétique corroborée par certaines danseuses comme Maguette Bangoura Koné qui évoque même la symbolique sénégalaise de la taille « Coca-Cola » dont la fuite du goulot vers le bas de la bouteille évoque avec soif les prémisses des hanches annonciatrices d’une paire de fesses généreuses et ≠qui inspireront cette maxime populaire « si tu as des fesses remue qu’on le voit, si t’en n’as pas assis toi, comme t’en as remue ce que tu as **».

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La Vénus de Lespugue

En France, cet intérêt pour les formes sinusoïdales aussi esthétiques que terriblement sensuelles a trouvé un écho retentissant dans le travail de Jean-Paul Goude dans les années 1970. A travers les courbes folles de Carolina posant sur son postérieur protubérant une coupe de champagne et une bouteille à la main, Goude se situe à des lieues du regard hiérarchisant du XIXème siècle que l’homme blanc portait sur la femme noire. Le photographe exalte alors l’africanité, son goût pour la finesse des lignes de fuite des extrémités mises en contraste avec leur origine, leur point de départ que sont ces fesses époustouflantes à l’écrin d’ébène. Aujourd’hui encore, cette mise en valeur des formes par Goude résonne à travers le sillon généreux de Kardashian, preuve que la fesse jouit d’une faveur médiatique de premier ordre.

Quarante ans plus tard, la « belle fesse » n’a donc pas disparu, bien au contraire, cette dernière n’a jamais été aussi visible et aussi convoitée. Evoluant dans une ère mondialisée ainsi que dans des sphères culturelles où le matérialisme outrancier est resté un code indécrottable, le booty symbolise à la fois l’hypersexualité et le goût de l’opulence. Fortes de leurs charmes, certaines personnalités n’hésitent d’ailleurs pas à afficher leurs atouts dans des clips ou des magazines, dévoilant des hanches endiablées et des croupes à cravacher sans relâche à l’instar de Jennifer Lopez, Beyonce, Shakira, Kim Kardashian, Nicki Minaj ou Vida Guerra. Un héritage afro visible sur la toile et qui s’est peu à peu déplacé vers le chant de l’anonymat, où certaines jeunes femmes affichent leurs jolis derrières dans un hélant d’exhibitionnisme et d’égocentrisme bien dans l’air du temps, mais dont le dénominateur commun reste avant tout la fesse ferme et rebondie.

Shake ya ass

Dans sa Brève histoire des fesses, Jean-Luc Hennig écrit à propos de la fusion entre la fesse et la danse ceci : « Avec la danse, c’en est fini de la fesse cafardeuse, sans ressort et sans perspective dans la vie. Car la danse crée dans la fesse quelque chose de prodigieux : la secousse*** ». En effet, quoi de plus émoustillant, de plus engageant qu’un postérieur envouté par la musique. Cette « secousse » évoquée par Hennig exalte au plus haut point la sensualité féminine, affole les courbes, les déplace, les enchevêtre, les ébranle, bref en un mot elle les transcende. Certaines danses existent d’ailleurs dans l’unique but de provoquer cette saccade qui trouble le spectateur. C’est le cas du « ventilateur », du « climatiseur » ou de la mapouka danse née dans les années 1980 au Sud-Est de la Côte d’Ivoire où certaines danseuses comme Karidjatou Doumbia ont formé le collectif des « Tueuses de Mapouka » dont les commotions corporelles et le bruit des djal-djali (perles enfilées autour des hanches qui provoquent un bruit sur le rythme de la danse) ont mis en émoi les autorités du pays qui l’interdiront en 1998 mais dont la popularité n’a cessé de croitre en Afrique.

Aujourd’hui ces danses jouissent d’un nouvel intérêt. Le twerk, le gogo-booty, le booty-shake sont remis au goût du jour par des personnalités du monde de la musique comme Nicki Minaj, 2 Chainz, Nelly, Juvenile, The Dream, Booba, Kaaris, Gucci Mane, French Montana dont les clips exhibent d’innombrables paires de fesses charnues, bombées et étriquées dans leurs sous-vêtements de pornstars qui elles-mêmes figurent de temps à autre au casting. La frontière avec la pornographie étant parfois aussi mince qu’une ficelle de string… Si cet attrait pour le booty trouve aussi un intérêt dans le dance hall, le ragga (Patra et son fameux « Queen Of The Pack ») ou le zouk, ses racines les plus fortes sont celles ancrées dans la culture sudiste, notamment dans le bounce, style de musique popularisé à partir du début des années 1990 à la Nouvelle Orléans par MC Tucker et DJ Irv grâce à leur titre « Where dey at ». Quelques années plus tard c’est DJ Jubilee qui offrira parmi les titres bounce les plus représentatifs comme « Get ready, ready », « Stick your booty out », « Penis poppin’ » ou « Shake it like a dog », véritable bande son grivoise pour twerk fiévreux sur laquelle les croupes impudiques viennent aguicher les entre-jambes masculines. Le label Take Fo’ Records se fera d’ailleurs le représentant du twerk underground avant de sombrer face au mastodonte mainstream Cash Money.

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Honeys and booty hoes

Depuis les années 2000, ce dirty dancing a vu sa popularité dépasser les frontières de la Nouvelle Orléans pour envahir la ville d’Atlanta et toucher un cadre national voire international grâce aux morceaux de French Montana, des Ying Yang Twins, Juicy J, ou Waka Flocka. De plus, la nature des productions ainsi que leurs thèmes fétiches sont du pain béni pour les nombreux clubs de strip qui jalonnent tout le Sud américain dont certains comme le sulfureux King Of Diamonds situé sur la cinquième avenue au Nord de Miami constituent les échoppes les plus emblématiques du lifestyle sudiste où le booty-shake est de mise.

Pourtant, bien que de nombreux artistes du cru comme Cheeky Blakk, 2 Live Crew, Juvenile, ou encore Master P et ses 504 Boyz ont depuis longtemps célébré les fesses bien rebondies et leurs secousses licencieuses. Certains non natifs du Sud ont à leur manière rendu hommage à la croupe plantureuse à l’instar de Sir-Max-A-Lot et son « Baby Got Back » (1992), ou d’Experience Unlimited via le titre « Da Butt » dont le clip sera tourné par un certain Spike Lee dans les années 1980. Cependant, le dirty south ayant progressivement gagné en notoriété au fil des années, ce dernier ne s’est pas limité au cadre strictement musical. En France notamment, le twerk est devenu une activité pour les femmes désireuses de faire bouger la partie basse de leur corps. Afin de mieux les guider, quelques écoles et cours collectifs ont été créés à cet effet, à l’instar de l’école BASA (pour Body Arts School Alsace) ou encore le collectif les Ambianceuses créé par Maïmouna Coulibaly et qui propose de nombreux stages comme le Booty Therapy Ragga Dancehall ou le Booty Therapy Afro Twerk. Rajoutez à cela les nombreuses pages Facebook consacrées au booty, et vous trouverez une fois encore les marqueurs culturels que la fesse suscite à l’heure actuelle.

Un booty à tout prix

L’engouement pour le booty a aussi ses dérives. Si certains chirurgiens comme le docteur Mendieta**** se sont spécialisés dans la sculpture des fesses, certaines dérives inquiètent. Du cube Maggi en République démocratique du Congo, introduit dans le fondement supposé faire prendre de la masse au postérieur (une pratique en réalité dangereuse et dans certains cas mortelle) à l’injection clandestine de silicone ou autres matières, avoir de belles fesses est devenu pour certaines une obsession qui malheureusement se paie parfois au prix fort.

Mais au delà des écarts, c’est en réalité toute une culture du corps et de la trivialité qui s’est retrouvée sur le devant de la scène, diluant au passage l’identité afro-sudiste dans un magma mainstream qui tend à brouiller les origines. La fesse de son côté s’est une nouvelle fois retrouvée au centre des attentions délaissant sa part de sensualité au profit d’une expression moins subtile et plus directe mais aux conséquences similaires. Si l’attrait pour le booty n’est certes pas nouveau, son esthétique hypersexuée semble avoir été largement acceptée par un public plus large qu’il y a vingt ans mais aussi encouragée par le succès indéniable dont bénéficie depuis quelques années déjà la culture south et ses dérivés.

Sources :

*http://arc-nwanyo.org/pdf/corps_femmes.pdf

**Caroline Pochon et Allan Rothschild, La face cachée des fesses, France, ARTE-France/Un monde meilleur, 56 min, 2010.

***Jean-Luc Hennig, Brève histoire des fesses : essai, Zulma, Paris, 2009, 275p., p.87.

****http://www.vice.com/fr/read/le-dr-mendieta-fait-des-culs-de-reve

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