La classe américaine : plongée dans la gun culture au Texas

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Je quittai le centre de Houston avec une certaine appréhension, navigant entre les différentes voies d’autoroute en direction de Galveston. Les pick-ups surgissaient de part et d’autre de ma petite Toyota.

Sur les abords de l’autoroute défilaient les chaines de restaurants plus ou moins rapides: MacDonald, Subway, Waffle House, Burger King, Wendys, KFC, Jack in the Box, Pizza Hut, TwinPeaks, Hooters et autres Steakhouse en tout genre. Curieux échantillon de culture américaine.  Des panneaux publicitaires ventant les mérites de choses aussi diverses que les implants capillaires, les cabinets d’avocats et Jésus-Christ lui même masquaient le paysage industriel.

Après trente minutes de route, je bifurquai vers le centre de recherche de la Nasa. « Houston, nous avons un problème ». Dave avait débuté sa carrière là-bas, en tant qu’ingénieur de recherche. Les coupes budgétaires conséquentes à la crise de 2008 lui coûtèrent son job. La faute d’Obama, selon ses propres dires.  Une autre industrie typiquement texane,  celle du pétrole, lui offrit un nouveau départ. C’est au cours d’une formation à La Haye que nous fîmes connaissance. Me retrouvant en vacances à Houston, j’avais répondu à son invitation et me dirigeai vers sa maison, « to shoot some guns ».

Je quittai l’autoroute pour emprunter un grand boulevard contournant un vaste plan d’eau, quelques zones de verdure et de nouveau un amas de fast-food, avant de déboucher dans un quartier résidentiel. Rapidement le décor devint plus reposant, et après trois coups de volant sur ma droite, je me retrouvai dans une charmante allée bordée de chênes et de larges demeures dans le plus pur style américain. J’immobilisai ma Toyota à l’ombre d’un arbre, à hauteur de la maison de Dave. Devant le garage trônait un impressionnant pick-up Ford, modèle « heavy duty ». Je sonnai nerveusement à la porte. Allait-il m’ouvrir une arme à la main ?

Dave était vêtu d’un t-shirt blanc extra large et d’un jean plutôt classique. Il me salua chaleureusement avant de m’inviter à rentrer. « Good to see you man. How is your trip going so far ? »

Dans un vaste salon je rencontrai sa femme pour la première fois. Une blonde enceinte de huit mois, des jumeaux. Posée devant un grand écran plasma, elle m’accueillit d’un sourire franc. Sa douce et timide voix me mirent à l’aise. Dave me proposa de la limonade maison et me questionna sur mon voyage et mes impressions. Ses deux chiens me scrutaient à travers la baie vitrée de sa véranda.

« Je ne te les présente pas, ils pourraient t’attaquer. Enfin, pas tant que tu ne fais rien, mais dans le doute il vaut mieux qu’ils restent dehors ».

Revoir ce redneck, le plus bel exemple de républicain que je connaissais, me mettait en joie. C’est en écoutant ses théories politiques et économiques sans émettre de jugement hâtif que nous avions initialement sympathisé. J’aurais aimé passer plus de  temps avec lui à discuter, mais le champ de tir fermait tôt.

« Bon, je vais chercher mes guns »

Il revint rapidement avec un énorme sac de sport. Il le plaça à ses pieds, se rassit aux côtés de sa femme, lui caressa succinctement la cuisse, et sortit un premier pistolet.

« C’est celui de ma femme. Un neuf millimètre ». Il le lui avait offert, elle semblait tout de même avoir peur de le manipuler. Dans un sens, ça me paraissait rassurant.

Je contemplai l’objet avec appréhension et respect. De taille modeste et d’apparence épurée, je l’aurais volontiers pris pour un jouet, ou, à y regarder de plus prêt, une antiquité tellement le mécanisme semblait simple.

« Ok. Commençons par la sécurité. Il y a trois règles à suivre impérativement lorsqu’on parle d’armes à feu. Un : traite toujours une arme comme si elle était chargée. Même si tu viens de la décharger. Toujours. Deux : ne pointe jamais l’arme vers quelque chose ou quelqu’un à moins que tu ne t’apprêtes à tirer dessus. En clair, si tu pointes, c’est que tu vas tirer. Et trois, ne mets jamais le doigt sur la gâchette ».

(Photo by Justin Sullivan/Getty Images)

Dave s’efforça ensuite de m’expliquer le fonctionnement de l’arme. C’était déconcertant de simplicité. Il ne mit pas la moindre balle dans le magasin, se contentant uniquement de me montrer le mécanisme à vide.

« Celui-ci est à moi, un douze millimètres. Plus puissant mais moins précis. Ça fait longtemps que je ne n’ai plus tiré avec, les balles sont chères »

L’arme qu’il me présentait à présent pesait presque le double de la première. Le mécanisme et l’apparence étaient semblables, le même flingue en plus grand.

« Combien coûte une cartouche ? »

« Ça dépend de l’arme, pour celui-ci entre un et deux dollars. Les sessions de tir coûtent cher ; une fois là bas, je peux vider trois chargeurs en deux minutes. »

Je me montrai reconnaissant de sa générosité. Il poursuivit :

« C’est à cause de tous ces discours à propos de la nouvelle lois sur le contrôle des armes. Ils veulent bannir un tas de modèles et instaurer des règles stupides. Du coup, les gens se ruent sur les semi-automatiques et les prix flambent ».

Je lui fis part de mes doutes concernant la pertinence de l’idée de contrôler la circulation des armes, reniant ainsi mes plus intimes convictions. Il ne tomba pas dans le panneau tout à fait, refusant de se lancer dans un plaidoyer en faveur des armes. Il se contenta d’un léger grognement avant de lâcher dans un soupir : « Qu’est-ce que tu veux, les gens sont stupides ».

« Même le pistolet de ta femme sera visé par la nouvelle loi ? »

« Oui, car il a un chargeur de 12 coups. Ils veulent réduire la taille des chargeurs. C’est comme mon fusil, il a un chargeur de 20 coups et une cale pour l’épaule. Ils veulent interdire ça également, comme si ça faisait une différence ». Sur ces mots, il sortit l’arme en question. Elle n’avait rien d’un fusil, plus d’une kalachnikov ou d’un M16. J’étais impressionné.

« Ça tire en rafale ? »

« Non, au coup par coup. Mais il recharge automatiquement. Tu as une lentille de visée ici, il faudrait que je la réajuste ».

Entre le fusil d’assaut et l’arme de sniper. Il m’en expliqua le fonctionnement. Je n’osai pas vraiment le manipuler.

« Mais dis-moi, toutes tes armes sont déchargées ? »

« D’habitude non, mais là, je savais que tu venais».

« Donc, depuis une heure, tu n’as pas d’arme chargée chez toi ? Ça ne t’inquiète pas ?» Je demandai ça en m’efforçant de ne pas paraître condescendant. Je commençai à penser qu’il n’était pas aussi maniaque que ça.

« Si, j’ai toujours mon 9mm sur moi ».

A ma stupéfaction, il sortit de l’arrière de son jean un nouveau pistolet, chargé cette fois.

« Tu vois, celui-ci n’a pas toutes les encoches. Il est conçu exprès pour être dissimulé et dégainé rapidement. J’ai un étui spécial qui s’accroche à ma ceinture ».

« Et tu as le droit de sortir faire tes courses avec ça sur toi ? »

« Bien sûr. Il faut un permis. Mais tant qu’elle est concealed, ça ne pose pas de problème ».

Comme pour l’alcool dans les lieux publics, à condition que personne ne voit les bouteilles. L’Amérique me fascinait de plus en plus, pas nécessairement dans le bon sens.

« Bon, on y va ? » me lança t-il sans me donner le choix.

« Chéri, tu peux déposer le courrier en passant ? »

« Sure ».

( Brett Coomer / Houston Chronicle )

( Brett Coomer / Houston Chronicle )

La climatisation de son pick-up vomissait un torrent d’air froid sur mes jambes. Du haut de ce monstre, tout paraissait plus petit, surtout notre vitesse. J’avais vraiment l’impression d’être dans un camion.

« Neuf, ça vaut quarante mille dollars. Je l’ai acheté pour dix briques. C’est un diesel, increvable».

Pendant un bon quart d’heure, nous évoquâmes nos vies professionnelles et ses projets.

« Je vais déménager. Pour une maison plus grande et plus proche de mon job. J’avais acheté celle là car elle était juste à coté de la NASA. Mais maintenant, je dois conduire une heure pour aller au boulot. Même pour moi, c’est trop. C’est dommage, c’est un coin tranquille. Tu vois cet étang sur ta droite. Lorsque le vent vient de l’ouest, le soir surtout, il balaye l’étang et ça m’amène une petite brise fraiche qui permet de dîner dehors malgré la chaleur ».

Il embraya sur la politique :

« Tu es contant de ton nouveau président et de sa taxe à 75% ? »

Je défendis tant bien que mal le modèle social français, en évitant de froisser mon interlocuteur.

« Ici beaucoup de gens vivent des aides de l’Etat et ne font rien de la journée. Surtout des noirs et des latinos. Ils ne travaillent pas, vivent de trafics de drogues ou autres et tu les vois se balader dans des décapotables toutes neuves. Il faut couper tous ces programmes sociaux pour forcer les gens à se remettre au travail. Ça ferait le ménage. Enfin, c’est ce que je pense »

« Mais Obama n’a pas dit qu’il allait faire des coupes budgétaires ?»

« Non, il veut augmenter les aides et les seules dépenses qu’il réduit sont pour l’éducation et les programmes comme la NASA. Il veut même passer une loi anticonstitutionnelle qui donne le droit de tuer des citoyens américains sur leur propre sol, sans jugement préalable ».

« Sérieusement ? »

« Oui, la loi sur les drones. Il veut pouvoir utiliser des drones contre des terroristes présumés sur le sol américain. Après, qui te dit que ce sont des terroristes et pas simplement des républicains ? Mais la loi n’est pas passée. Tu vois, les gens votent peu pour les présidentielles mais bien plus pour les élections locales, et la Chambre des Représentants est à majorité républicaine. Du coup, Obama ne pourra jamais passer une loi pareille ».

« Y-a-t-il une chose qu’Obama ait faite dont tu sois satisfait ? »

« Il a tué Ben Laden. I liked that ».

Le shooting range se trouvait en marge d’un grand centre commercial. A l’entrée, une boutique vendait un tas d’accessoires et d’armes à feu. Au comptoir, un type un peu gras nous souhaita la bienvenue. Derrière lui se trouvait une trentaine de fusils et de pistolets de toutes tailles, accrochés au mûr et disponibles à la location. Dave donna sa carte d’identité et un billet de vingt dollars. Le type aligna trois cibles où figuraient une silhouette humaine et des cercles concentriques sur le buste et la tête. On ne me posa aucune question. Dave et moi pénétrâmes dans la salle de tir. Une vingtaine de box s’alignaient en face d’un hangar insonorisé. Six ou sept types faisaient feu de façon inopinée. La lumière des néons, l’absence de fenêtres, l’odeur de poudre, le bruit, la taille des calibres déployés, les douilles qui jonchaient le sol –  tout cela contribuait à créer une ambiance légèrement oppressante. Malgré mon casque d’isolation sonore, je ne pus m’empêcher de sursauter à la première détonation du fusil d’assaut qu’utilisait un gros mexicain juste à côté de nous.

« Ça demande un peu de temps pour s’habituer. La première fois que j’ai amené ma femme ici, elle s’est mise à pleurer ».

Dave me confia le pistolet de sa femme, justement. Il m’aida à le charger, me montra une dernière fois le mécanisme d’amorce, et me tendit l’arme. J’armai le canon comme dans les films et ôtai la sécurité. Dave me pressa de pointer l’arme vers la cible. J’alignai les deux encoches du canon vers le cœur de la silhouette située à cinq mètres. Je plaçai mon doigt sur la gâchette. Mon bras tremblait. Je redoutai la détonation. Une première pression sur la gâchette s’avéra insuffisante. Je réajustai ma visée, expirai un coup et BANG ! La détonation me surprit par sa violence et sa puissance. La douille avait sauté du canon, rebondi contre le mur en bois du box et terminé sa course contre mon épaule. Une puissante étincelle avait surgi du canon. Une odeur de poudre parvint rapidement à mes narines. Mes bras avaient sauté sous l’effet du recul. Pourtant le coup était allé droit dans le mille. Effrayant.

« Bien. Continue, ça recharge automatiquement, tu te souviens ? »

J’étais un peu désarçonné, mais je pointai l’arme vers la cible et fis de nouveau feu à plusieurs reprises. Dave finit de vider le chargeur, tirant un coup toutes les demi-secondes. Pas de doute, un forcené pouvait facilement faire un carton dans un lieu public avec ça. Je me surpris à m’imaginer abattre un par un tous les types qui tiraient à coté de moi. Qu’est-ce qui m’en empêchait au juste ? Personne n’avait vérifié ma santé mentale avant de me mettre cette arme dans les mains. J’aurais pu tout aussi bien être un fou dangereux pour ce qu’ils en savaient.

Dave sortit le 12 millimètres et vida un chargeur à la vitesse de l’éclair. La taille de l’impact des balles était impressionnante.

« Avec celui là, je peux vider une boite de 50 balles en 5 minutes ». Effectivement, la puissance inouïe de cette arme s’avérait particulièrement grisante. Je m’en aperçu en usant à mon tour un chargeur sans vraiment  m’en rendre compte. On essaya également son 9mm qu’il portait sur lui, moins précis, avant de passer au fusil. La force de cette arme me surprit une fois de plus. Le recul était moindre car bien contenu par la crosse et la poignée. Je trouvai la position de tir confortable et précise. Je me surpris à vider le chargeur d’un trait. Trois quart d’heures venaient de s’écouler. A la sortie, Dave me désigna un lavabo :

« Il faut se laver les mains à cause du plomb contenu dans la poudre, question de sécurité ».

Sur le trajet de retour, je ne jugeai pas utile de contenir mon curieux enthousiasme. « Puis-je acheter une arme en tant que touriste ? »

« Non, il faut une pièce d’identité américaine, ou justifier que tu habites au Texas. Mais si tu viens vivre ici, pas de problème ; en quelques mois tu as les papiers et on ira t’acheter une arme ensemble ».

« Les armureries fichent-elles les clients ? »

« Non. Enfin, elles peuvent prendre ton nom et ton adresse pour des raisons commerciales, mais ce n’est pas obligatoire et ça ne va pas au gouvernement. Après tu peux m’acheter légalement une arme. Au Texas, tout ce que je dois faire, c’est de te demander si tu habites dans cet état. Tu as juste à répondre oui. Tu me donnes l’argent, je te donne le pistolet, et on n’en parle plus ».

«Et si je veux en porter une comme toi ? »

« Il te faut un permis. C’est juste une demande. Ils vérifient que tu n’as pas de casier et c’est bon ».

« Alors dans les bars des tas de types se baladent avec des armes ? »

« Non, si l’établissement réalise plus de 51% de son chiffre d’affaire via la vente d’alcool, y pénétrer avec une arme est interdit. Une pastille rouge signale ces établissements sur les portes d’entrée. C’est pour éviter que des imbéciles complètement bourrés se mettent à se tirer dessus, tu vois ? Mais au Texas, ta voiture est considérée comme partie intégrante de ta maison, du coup tu peux garder une arme à l’intérieur de ton véhicule. Si je vais au bar, je peux toujours laisser mon 9 mm dans la boite à gants ».

« C’est tout de même un peu risqué de permettre à n’importe qui d’acheter une arme sans traçabilité, tu ne crois pas ? »

« Si quelqu’un, avec de mauvaises intentions, veut acheter une arme, il en trouvera une de toute façon. C’est pour ça que la loi d’Obama ne servira à rien ».

« Si tes armes sont interdites à la vente, tu devras les rendre ? »

« Non. Et le gouvernement n’essayera jamais de nous les prendre. C’est les Etats Unis d’Amérique, ça ne passerait pas ».

Sa connaissance poussée de la loi et du fonctionnement des instituions américaines m’épatait. Tout comme sa compréhension d’une certaine partie de l’Amérique. Celle à laquelle il appartenait. Pour sûr, il était intelligent et bien informé. Ses opinions n’en demeuraient pas moins choquantes à mes yeux.

« Je vis dans le quartier le plus sûr de Houston. Tout le monde y possède une arme. Personne n’ose venir te cambrioler ou t’agresser du coup. Enfin… parfois, des étudiants rentrent bourrés de soirée, ils pénètrent chez un voisin pour rire ou par erreur. Ils se font descendre. »

En passant par son garage, je remarquai une planche de surf de qualité, une Harley Davidson de petite cylindrée, et un banc d’haltérophilie avec des poids énormes. A peine entré dans le salon, il s’exclama en direction de sa femme :

« Christophe veut s’acheter une arme ! » Avant de se tourner vers moi :

« Alors ça t’a plu. Tu n’as plus peur des guns ? »

« Ouais, c’était très sympa. Je ne pense pas craindre les armes, à moins que tu n’en pointes une sur moi… Enfin, balbutie-je, si c’est toi ça ira, je te connais… »

J’avais oublié la règle de sécurité numéro deux. Il me répondit dans un sérieux qui me glaça le sang :

« Si je pointe une arme sur toi, tu es un homme mort

Texte : El Gringo

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