Kohndo : « J’essaye d’amener ma part de progrès »

« J’arrive Phat », s’exclamait-il sur Tout Est Ecrit. Treize ans plus tard, Kohndo a décidé de se pointer en taxi, discrètement. Et quitte à se perdre dans les méandres de la capitale, autant en profiter pour jeter un regard sur le monde qui l’entoure. Alors il roule, et roule encore, encore jusqu’à ce que les lumières s’éteignent et que la ville s’endorme. Pas longtemps, non, juste pour quelques heures, avant que la frénésie ne reprenne sa course contre la montre. Le temps de savourer l’accalmie et de réfléchir à la journée qui vient de s’écouler. Au volant de son taxi, Kohndo observe les gens changer, s’enlacer et se pointer du doigt, courir pour attraper un métro qu’ils savent pertinemment qu’ils n’auront pas. Qu’importe, l’important est d’essayer. Clope au bec, une jeune blonde aux genoux cagneux savoure un court moment de répit, devant la porte d’un bar résonnant du bruit d’une fête interminable. Paris bouillonne de l’intérieur. La pulsation de la ville, un BPM qui s’emballe et ignore ceux qui se risquent à fermer les yeux.

Coincée dans 9m², la voix de Kohndo traverse pourtant les murs cloisonnant la routine et sert de compagnon aux âmes solitaires. Elle est le trait d’union entre les travailleurs journaliers et les employés modèles à deux doigts de faire sauter leur putain d’open space. Assez douce pour permettre le rêve, avec ce qu’il faut d’âpreté pour que les esprits se révoltent. Provoquer le questionnement plutôt que fournir des réponses, voilà l’objectif d’un MC qui s’applique désormais à transmettre. Pas étonnant donc que le jeune loup Nekfeu donne un coup de main au vétéran, confirmant ainsi son statut de figure tutélaire du rap français. Une histoire d’inspiration commune. Fruit d’une poignée d’années au contact des populations des milieux carcéraux et d’une carrière longue de vingt printemps, Intra-Muros est un album de vieux sage au sourire bienveillant. C’est le bruit d’une ville qui ne dort que trop peu, s’enivre de mille parfums et recrache sa laideur à la face de ceux qui s’y risquent. Aussi magique qu’oppressante, jamais identique deux soirs de suite.

On a passé une heure avec un grand monsieur du rap français.

KohndoIntra-Muros est le premier album où tu n’apparais pas sur la pochette. C’était un réel parti pris ou l’idée est venue comme ça ?

Kohndo : C’est un vrai choix. Je crois que j’ai de moins en moins besoin d’être sur le devant de la scène. En tout cas, pour ce disque, j’avais envie de laisser la parole aux autres, à travers moi. Et étonnamment, je me suis retrouvé à être pleinement moi. C’est un peu paradoxal mais c’est vraiment ce qui s’est produit. J’ai fait ce disque pour les détenus que j’ai rencontré, pour les gens que j’ai croisé en chemin.

Quels mots mettrais-tu sur cet album ?

Intra-muros est le disque qui raconte les enfermements de chacun dans ce qu’on est, dans nos vies personnelles, professionnelles, sociales. Ça donne la voix aux gens qu’on n’entend pas. C’est un peu le disque des invisibles.

Donc un disque assez dur au final ?

Oui, c’est mon disque le plus dur.

C’est impossible de sortir un album 100% positif en 2016 ?

Je l’ai fait sur Soul Inside, mais la période n’était pas la même. Je suis le produit de mon environnement mais dans toute cette noirceur, il y a les plumes, donc une dose de légèreté et de lumière dans un quotidien difficile. J’amène ma part de progrès. En tout cas j’essaye.

Tu l’as commencé quand et bouclé quand, cet album ?

Je l’ai commencé il y a trois ans, alors que je faisais des expériences dans le monde carcéral. Quelque part, mon regard a forcément été biaisé. Il ne faut pas oublier qu’on était dans l’ère Sarkozy. J’ai vu la montée du FN, ça a joué. Donc le début de l’album ne baigne pas dans l’année 2015. Par contre, la fin, avec des titres comme « Demain, Le Jour » ou « Faut Qu’Je Tienne » [avec Nekfeu Ndlr], a fortement été impulsée par le 7 janvier, le massacre de Charlie, le supermarché Cacher et tout le travail de peur qu’a impulsé BFM TV.

Tu dis que cet album est boom-bap. On a l’impression que tu cherches à le revendiquer et que c’est important que les gens comprennent ça.

Je sais pas si je le revendique réellement. C’est juste qu’on a tellement l’habitude de me mettre dans une case que je me suis dit : « Autant la choisir moi-même ». Mais je suis beaucoup plus libre que ça. Quand tu écoutes « Un Gun Sur La Tempe » ou « Des Voix Dans Ma Tête », tu vois bien que je ne suis pas un artiste old-school. Mais entre ce que tu es et la façon dont on te perçoit…

Ce serait quoi, pour toi, un artiste old-school ?

Justement, c’est plutôt positif dans la tête des gens. Je suis assez fan de personnes comme Raul Midón, par exemple. Et jamais on se pose la question de savoir s’il est old-school ou pas. Pareil pour Jay-Z. Je ne me prends pas pour Jay-Z mais c’est comme si on ne s’autorisait pas, en France, à avoir des artistes qui murissent dans leur art. Ça étonne encore que dans le rap il y ait ça, or c’est le cas depuis un certain nombre d’années.

Tu insistes aussi beaucoup sur le flow en disant que, contrairement à certains, tu essayes toujours d’apporter du nouveau et de proposer différentes choses. De qui t’inspires-tu aujourd’hui ?

Personne ne m’inspire. Un artiste, c’est quelqu’un qui est en recherche. Donc c’est vrai que je revendique le fait de proposer des choses un peu différentes en musique, notamment dans mon travail musical autour du texte. Encore un fois, on a du mal à appréhender mon travail. Pendant très longtemps, j’étais l’ex de La Cliqua. Comme si tout mon apport artistique était occulté juste par le fait que j’appartiens à un groupe mythique.

Ça te dérange que l’on parle tout le temps de La Cliqua ? Tu as dit à Brain que ça occupait encore 50% de tes interviews.

Non, ça ne me dérange pas. Il faut un encrage. Par contre, c’est tout ce temps où je ne peux pas parler de ma musique. Il y a plein de questions à poser sur la musique, l’émotion et surtout le sens de ce que j’offre. Mais peut-être que notre regard est orienté par ce qu’on lit et ce qu’on entend, et que ça nous empêche parfois d’être créatif dans nos interrogations. Pour moi, un journaliste, c’est quelqu’un que j’estime doté d’une curiosité plus grande.

Quelles sont justement les émotions de l’album, que je trouve parfois mélancolique ?

« Le Facteur » est un morceau assez joyeux par exemple. Je pense qu’Intra-Muros raconte vraiment le monde et la difficulté de s’en sortir. Ça raconte l’argent qu’on envoie au pays pour aider la famille, ça raconte les douleurs, les peines de cœur, l’univers carcéral. Je pense que ça synthétise bien tout ce que dit ce disque.

Tu connais Nekfeu depuis longtemps donc la réunion semblait évidente. Mais est-ce que ça te blesse quand on dit qu’il est bankable ou que tu l’as appelé pour cette raison ?

J’ai expliqué à plusieurs reprises comment on s’est rencontré et quand tu parcours un peu les interviews de 1995, tu découvres qu’on est liés. Après, on peut dire ce qu’on veut de moi, c’est pas grave. Le plus important, c’est que ma musique nécessite un éclairage. Et si ce sont mes filleuls qui me parrainent et me permettent d’aller plus haut, je les en remercie énormément.

Au sein de La Cliqua, c’est souvent toi qui faisait le lien entre certains membres. Sur cet album, tu rassembles d’un côté Oxmo et de l’autre Nekfeu. Est-ce qu’involontairement, ce personnage du taximan qui réunit des gens d’univers différents dans un même lieu, ce ne serait pas le reflet de ta personnalité ?

Je pense que globalement, je suis quelqu’un qui fait des ponts entre les gens. J’avais aussi besoin de faire un pont entre ceux qui écoutent du rap et ceux qui n’en écoutent pas. En fait, j’avais besoin de montrer à quel point le rap est riche. Puis ça me permet de faire un pont entre plein de choses. Et en même temps, tous les personnages qui sont sur la banquette arrière, c’est un peu de moi. C’est vrai.

Tu travailles aussi au conservatoire, tu enseignes, tu orientes. Il y a donc un côté médiateur qui confirme cette idée-là.

J’aime bien l’idée de transmission qui permet de faire le lien entre les gens. Je suis dans la bienveillance mais je ne suis pas non plus dans l’hypernaïveté. Je suis quand même issu du rap hardcore, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus aujourd’hui car notre époque nécessite autre chose.

C’est à dire ?

Notre époque nécessite de recréer des relations entre les générations. On ne peut pas systématiquement tuer le père. C’est important de construire ensemble et de dire : « Je suis indé, j’ai besoin des autres pour réussir ». Donc je donne, j’échange, et grâce à ça, je progresse.

Kohndo, Rocca & Daddy Lord C alias La Cliqua

Tu parles d’échanger, de se rassembler. Mais dans quel but ? Que tout le monde tire dans le même sens ?

C’est déjà un objectif, de faire les choses ensemble. Je ne dis pas qu’on va y arriver, mais juste essayer. Essayer, ça s’appelle progresser. Après, chacun est libre. Mais moi, je me sens meilleur quand je partage.


Tu as dit une phrase très intéressante à Mehdi de l’Abcdr du Son. Je cite : « La vie t’emmène toujours aux bons endroits, il faut juste être un peu à l’écoute ». Tu penses donc que rien de ce qui nous arrive n’est dû au hasard ?

Il y a des grandes lignes qui sont tracées et toi, là-dedans, tu oscilles et tu peux changer ta trajectoire. Mais comme je dis, il faut être à l’écoute. Si tu te laisses porter, tu iras quelque part et peut-être que ça ne te plaira pas. Il y a des moments de vie, j’appelle ça être à la croisée des chemins. Par exemple, en 2006, ça faisait huit ans que je travaillais pour une société d’assurances et j’ai eu la possibilité d’aller aux Etats-Unis pour faire l’album Deux Pieds Sur Terre. À ce moment, j’étais arrivé à une croisée des chemins et je me suis dis : « Si tu restes dans les assurances, dans deux ans tu arriveras à un plafond de verre. Alors que si tu vas dans la musique, tu seras en constante progression. Ce sera dur, tu vas gagner beaucoup moins d’argent mais tu seras en progression à vie. » J’ai donc pris ce chemin qui m’emmène à un endroit où je me sens heureux aujourd’hui.

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« Je pensais qu’on en avait terminé avec la progression du FN »
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J’ai l’impression que les gens de ma génération ont, ou ont eu des rêves, qui sont en fin de compte irréalisables. Parce que c’est compliqué de trouver du boulot et qu’il faut souvent faire des concessions.

J’ai le sentiment que ça n’a jamais été simple d’accéder à ses rêves. Par contre, je peux te dire que tous mes potes d’enfance sont là où ils rêvaient d’être à treize ans.

Tu penses que les jeunes qui ont treize ans aujourd’hui pourront être là où ils veulent dans vingt ans ?

Oui car c’était la même question il y a trente, cinquante ou cent ans. Je remarque que finalement, les domaines soit disant les plus bouchés nécessitent d’être très très fort. Donc il n’y a que la passion qui peut t’y emmener. Mais quand tu as décidé de suivre ta passion, tu y arrives toujours. Aujourd’hui, je sors un disque et j’en suis heureux, c’est pour ça que tu me vois souvent sourire en interview [rires]. Le but ultime pour moi, c’était pas forcément d’être une superstar, juste de faire de la musique parce que je kiffe ça.

Kohndo liveIntra-Muros est peut-être ton album le moins lumineux. C’est sans doute lié au climat et aux récents évènements, mais penses-tu aussi qu’avec le temps, on devient de plus en plus anxieux ?

Ça dépend de ta nature. Moi, mon regard n’a pas bougé par rapport à mon âge mais par rapport au fait que je sois papa. Je ne suis pas plus anxieux, par contre ça m’a questionné. Et à certains moments, je dis bien à certains moments, ça m’a rendu inquiet. La progression du FN, je pensais qu’on en avait terminé avec ça, or je me suis dit que ça allait être compliqué pour ma fille qui est métisse. J’aimerais juste qu’elle puisse être dans une société où on la jugera plus pour ses compétences que pour son taux de mélanine. Ce n’est pas moi qui suis inquiet, c’est la société qui rend inquiet. Et ça, ce n’est pas une question d’âge.

As-tu le sentiment qu’on a peu entendu les acteurs du milieu rap suite aux évènements de 2015 ?

Pour moi, les meilleures analyses sociologiques sont plus dans le rock indé et dans le rock alternatif. Des gens comme Zebda ou Billie Brelok prônent bien ces choses-là. J’essaye d’apporter un éclairage aussi, mais c’est assez émotionnel. Après, je pense que les superstars du rap sont tellement en quête de notoriété qu’elles ont peur d’aborder ces sujets-là. Mais est-ce leur rôle ? Il faut être armé pour toucher à ces sujets.

On se souvient par exemple de la table ronde de 2005 avec Ekoué, Disiz et JoeyStarr suite aux émeutes dans les banlieues. Là, rien.

Je pense que ce sont des choses ponctuelles. Par exemple, Ekoué et Hamé de La Rumeur ont choisi une autre arme pour évoquer ces sujets-là : faire des films. Mais est-ce que la musique est l’art le plus adapté ? Pour ceux qui le sentent, oui. Mais c’est très dur de toucher l’universel en faisant ça.

Pour changer totalement de registre, que te procure la scène en termes d’émotions pures ?

C’est l’adrénaline, l’échange, le regard… Tu sens si ton message est perçu ou pas. Ça forme un tout. Et puis le gros son, quoi [rires].

J’ai l’impression qu’une partie de la nouvelle génération monte sur scène juste parce que ça fait partie du job. Tu partages aussi ce sentiment ?

Ils ont crée d’autres modèles et c’est hyper intéressant. Avant l’apparition du disque, tous les chanteurs chantaient dans les cabarets, dans des salles. Avant l’apparition du microphone, tous les chanteurs devaient être des grands chanteurs à voix. Le disque a ensuite crée des artistes de studio. Dans les années 90, l’accès au disque était tellement cher que le seul moyen de créer l’immédiateté était de rapper en radio et de faire des concerts. L’arrivée d’Internet a encore changé la donne. Aujourd’hui, on peut faire un texte le matin et avoir son clip le soir. Il y a moins besoin de ça pour être en relation avec les gens. Les commentaires suffisent.

Tu penses que ça peut expliquer la perte de qualité des concerts ? Car c’est de plus en plus rare d’être scotché devant un live.

Je pense qu’il faut ramener du spectaculaire et de l’émotion. On est dans une période où ça marche plus au buzz qu’à la performance. Après, les années 70 nous ont fourni tellement de gros artistes que peut-être qu’aujourd’hui, il faut juste prendre le flambeau et dire : « On veut faire mieux ». Sans vouloir faire mieux que Hendrix, Miles Davis ou Rakim, il ne faut pas croire qu’on n’a pas le droit de saisir cet héritage et de le dépasser. C’est ça le rêve !

Propos recueillis par Morgan Henry
Texte introductif :
 Nicolas Rogès

kohndo intra-muros

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