Julien Gasc : « Je fais des chansons, je ne suis pas plombier »

Julien Gasc est, comme qui dirait, un artiste à multiples casquettes. Fondateur et membre actif d’Aquaserge avec Julien Barbagallo (batteur de Tame Impala) et Benjamin Glibert, il a également roulé sa bosse au sein de Stereolab et travaillé d’arrache-pied sur les disques d’Eddy Crampes et de Laure Briard dernièrement. Artiste sous terrain s’il en est, le chanteur et multi-instrumentiste Tarnais a fait de sa vie un voyage, qui passe ce soir de janvier par le 1988 Live Club de Rennes. Discussion à bâtons rompus.

Julien Gasc Aquaserge– Tu as joué de nouveaux morceaux ce soir. On retrouvera ça sur ton prochain album ?

Oui. La dernière chanson que j’ai joué n’a pas vraiment de nom pour l’instant. Ça s’appelle « Jardin de tomates »… C’est la seule chanson en anglais du disque.

– Tu as évoqué un projet avec Dorian Pimpernel et Forever Pavot [de Born Bad Ndlr] également.

Oui, il y a cette chanson avec Dorian qui s’appelle « La fin de la guerre » et une avec Forever Pavot qui s’appelle « Léger Léger ». Il y a aussi Chassol qui fait des violons dessus. Ça va sortir pour le Record Store Day, aux alentours du 19 avril.

– Tu n’avais pas enregistré avec Lenparrot [chanteur de Rhum For Pauline, passé par les Trans Musicales en décembre Ndlr] également ?

Si, il y a un EP qui sort. D’ailleurs, je joue à Nantes le 5 février à la Fabrique. Pareil, en solo, le même set avec un Rhodes. Ma dernière fois à Nantes, c’était ma lune de miel ! Je m’étais marié la veille. Là, pour cette soirée d’anniversaire, j’étais en concert à Lille avec Aquaserge et l’Orchestra. On a une version à huit maintenant, avec des saxophones barytons, ténors et trompettes. Donc je fête mes anniversaires de mariage en concert [Rires]. C’est ingrat pour ma femme mais c’est ma vie donc je ne peux rien dire.

– Comment ça se passe avec Aquaserge ? Car vous êtes éparpillés maintenant.

Il y a Julien Barbagallo qui rentre en février. Là on tourne avec le trio historique d’Aquaserge : Benjamin Glibert à la guitare et basse, Barbagallo à la batterie/guitare/basse et moi au clavier/basse/guitare. Du coup, on va tourner comme ça. On joue des morceaux de Barbagallo – d’ailleurs son nouveau disque arrive en septembre je crois. Donc là on va commencer à jouer des morceaux de septembre, des vieux, ainsi que du Aquaserge et du Gasc. On fait aussi le Printemps de Bourges et les Trois Eléphants.

– Et toi dans tout ça ?

Mon nouvel album arrive en mai ! Je l’ai enregistré à Londres. Il y a donc le triple split avec Dorian et Pavot pour le Record Store Day, un six titres, puis mon album dans la foulée.

– Qui verra-t-on sur ton album ? J’ai vu qu’il y avait Syd Kemp.

Oui ! Syd Kemp qui devait être normalement gardien de buts ! Il a fait un centre de formation et quand il était au dortoir, le soir, les footballeurs lui disaient « Y’a que la Playstation et le foot, mec. Qu’est-ce que tu fais ? T’es un PD ! Tu lis de la poésie et tu écoutes du jazz. » [Rires] Il n’a pas supporté et n’est pas resté. Mais sinon il aurait pu être gardien de buts.

Julien, à droite, en train de se demander : "A quoi sers-je ?"

Julien, à droite, en train de se demander : « A quoi sers-je ? »

– Pour revenir à ton disque précédent, Cerf, Biche et Faon, qui avait trouvé ce nom ?

On était en résidence au Plateau avec mon ami Bruno Persat, qui est prof aux Beaux-Arts et artiste, et il avait encastré un piano à queue dans un mur. Tu avais donc la queue d’un côté de la salle et le clavier de l’autre. J’ai passé une semaine à jouer dessus et, à un moment, il m’a fait un post-it avec marqué Cerf, Biche et Faon. Il me disait que ce serait hyper beau d’avoir un groupe qui s’appelle comme ça. Une fois l’album terminé, je n’avais ni pochette, ni titre, et j’ai trouvé cette vieille photo [celle qui sert de pochette au disque Ndlr]. J’ai repensé à Bruno et je me suis dit que ça devait s’appeler Cerf, Biche et Faon.

– « Nos deux corps sont en toi » est l’adaptation d’un poème de Marguerite de Valois, idem pour « Ensemble » qui est aussi une adaptation. J’imagine que tu lis beaucoup ?

Je lis quand j’ai du temps. Je lis Richard Brautigan, c’est un mec de Eugene, dans l’Oregon. Là je lisais un bouquin sur le vaudou à la Nouvelle-Orléans parce que j’ai fait un truc de transe sur le nouvel album. Un peu genre Afrique de l’Ouest, jazz, ambient… Le nouvel album va être beaucoup plus transe, avec des trucs qui tournent et qui tournent.

– Quand on parle de toi sur Internet, il y a deux noms qui reviennent tout le temps, c’est Robert Wyatt et Sébastien Tellier. Comment tu expliques ça ? C’est la barbe en fait.

Tellier, c’est très produit. Son premier album, L’incroyable Vérité, est extrêmement bien produit. Chaque son, le choix du micro, le son de piano parfait… il a bossé le truc à fond. Moi je suis plus quelqu’un de statique, de basique, qui joue les grilles d’accords. Je ne suis pas trop comme Tellier, à broder etc.

– Tu le connais ?

Oui, je le connais personnellement. Je l’avais rencontré au Festival de Cannes, en 2004. On avait beaucoup causé à ce moment-là. Il me disait qu’il était allé trop loin. Il tournait à l’eau plate, il avait arrêté de boire. C’est quelqu’un qui est addicted. Quand il est dans un truc, la musique ou autre, il est à toujours fond. Wyatt, je lui avais envoyé toute la discographie d’Aquaserge et il nous avait renvoyé une carte postale en nous remerciant pour « la très belle musique ». « La très belle musique » était souligné. « Si vous voulez que je chante avec vous, dites-le moi. » Ce serait peut-être l’occasion, comme tout le monde meurt en ce moment. D’ailleurs y’a le mec de Jefferson Airplane qui est mort aujourd’hui [interview réalisée vendredi 29 janvier Ndlr].

– Au fait, le mythique studio Electric Mami a-t-il fermé ? J’ai cru voir que l’album de Laure Briard était le dernier enregistré là-bas.

Exact ! Ça aura fait un paquet d’albums, la Mami. Notamment Eddy Crampes, Jens Bosteen, Laetitia Sadier, Forever Pavot… J’ai bossé aussi avec April March, chaque jour pendant un an sur le disque ! J’ai bossé la production, l’écriture, les arrangements, les choeurs, papier à musique parfois. Pour élaguer, aller à l’essentiel, ce qui n’est pas facile avec le sunshine pop.

Julien Barbagallo (à droite) et le reste de Tame Impala

Julien Barbagallo (à droite) et le reste de Tame Impala

– D’ailleurs, tu repars avec Born Bad pour ton prochain disque ?

Oui, c’est la famille ! Je reste dans les starting-blocks. JB, je suis avec lui, et il est avec nous. Il est très peu intrusif, très respectueux. Pour le deuxième album, il m’a dit : « Je te fais confiance, vas-y ! ». Je passe ma vie dans les studios, sur la route, je ne peux pas faire ça à moitié. C’est mon boulot, j’ai rien à côté. Je ne vais pas bosser à La Défense, faire des interviews où de la téléphonie. Je ne suis pas plombier, je fais des chansons ! Je ne sais rien faire d’autre que ça. Mais jusqu’à quand ? Parce que c’est pas vraiment bankable.

– Ça dépend. Faut te mettre à l’auto-tune ! Tu connais Young Thug ? [Rires]

Tu connais SCH, « A7 » ?

– Oui…

Bah voilà ! Ma soeur qui est à fond là-dedans. On a écouté ça à Noël, je trouvais ça mortel. Vraiment, j’ai rigolé. Par contre, Booba, non ! Le correcteur de voix, c’est pas essentiel.

– Rien à voir, mais j’ai lu que tu avais voulu être footballeur. Peux-tu nous en dire plus ?

En fait, j’ai commencé la musique à 4/5 ans. Le football, je ne suis pas rentré dans un centre de formation, mais ça m’aurait plu.

– Ça aurait pu ?

C’eût pu ! En 10 ou winger. Ou ailier.

– Tu cours très vite alors ?

Oui, puis j’étais bon des deux pieds. Je suis à fond sur le foot, j’adore ça. Je supporte le Barça depuis que j’ai 10/11 ans. Toute la période Stoitchkov, Romário, c’était magnifique. Stoitchkov, quelle tête de con ! Mais très bon buteur. Puis en France, il y a eu l’OM avec Waddle et Papin.

– Même pas le TFC ?

Toulouse, non. Ça, c’est plus Julien Barbagallo. C’est nul, ils sont avant-derniers ! Le président du club de Toulouse c’est lui qui fait la bouffe dans les TGV. C’est de la mauvaise bouffe. Donc je ne supporte pas le TFC car j’ai de la mauvaise bouffe, d’ailleurs je n’en prends pas dans le train [Rires]. Après, je suis plus rugby. Je suis de Castres donc… Mais si vous voulez parler sport, je vous conseille Louis Philippe. Il bossait avec Bertrand Burgalat et il est spécialisé en football. Et il fait de la super musique.

– En parlant de Burgalat, as-tu vu le film Gaz de France, dont il compose la B.O. ?

On l’a vu pour mon anniversaire et ça a a été mitigé. On était avec une douzaine d’amis, certains ont ri, d’autres pas. Moi oui, j’ai passé un bon moment. J’aime bien Forgeard, Katerine, Burgalat…

Une bonne tête de coupable

Une bonne tête de coupable

– C’est des gars que tu connais depuis longtemps ?

Katerine et Burgalat depuis dix ans. Je leur avais envoyé mes disques, à l’époque, quand j’étais dans le groupe Momotte.

– Tu as également rencontré Bradford Cox avec qui tu t’es bien entendu. Il n’est donc pas si imbuvable que ça ?

Bradford est malade ! Il a une maladie orpheline qui fait qu’il ne peut pas assimiler les protéines. Donc il peut manger quatre burgers et rester maigre comme un vautour. Il a le sang qui afflue au coeur et au cerveau, ce qui fait qu’il s’emballe parfois. Alors quand un journaliste lui demande : « Pourquoi vous faites-ci, ou ça ? », il va lui dire d’aller se faire foutre. « T’as pas des questions intelligentes ? T’as lu Genet, Éluard ? Parlons écriture, parlons musique, mais pas bullshit ! ».

– On dit aussi qu’il est tortionnaire avec ses musiciens.

Avec Lockett Pundt [Membre de Deerhunter Ndlr] ? Je ne pense pas. Ils ont été coloc’ pendant longtemps. Quand je les ai connu, en 2008, ils partageaient une maison à côté du grand cimetière, à Atlanta. Mais Bradford est de plus en plus difficile à gérer car il a eu son accident, il a cette maladie orpheline et, ensuite, il est fou… de sa maladie. Il a un délire de persécution, il croit que tout le monde va l’attaquer. Une question, un mot, devient une insulte. Donc qu’il crache à la gueule d’ennemis ou des Inrocks, je comprends tout à fait. Ces mecs sont imbitables, ils n’ont aucune imagination, aucune vraie question. Tu ne parles pas musique avec eux. Bradford est dans l’action, dans la musique, dans le cinéma, dans la poésie, dans la littérature. Il adule Patti Smith, le punk. Deerhunter, ça a commencé au Texas, ils ont fait tous les bleds pourris où personne ne va jouer. Deerhunter est né comme ça. Ils ont bouffé de la scène, ce sont des bourreaux de travail, des dieux !

– Tu l’as connu à l’époque d’Atlas Sound ?

Je l’ai connu à Los Angeles. On était là-bas avec Stereolab et il ouvrait pour nous. Il a fait toute la route du sud jusqu’à New-York avec nous. On a eu une soirée, c’était Atlas Sound/Antipop Consortium/Stereolab. On a du jouer deux soirs de suite à New-York.

– On voulait te parler de musique brésilienne. Ce soir, tu as repris un titre de Marcos Valle et quand on t’avait vu à Nantes l’an passé, tu avais joué « Cais » de Milton Nascimento.

Ça fait plus de 15 ans que je suis dans la musique brésilienne. L’album de Momotte, en 2003, c’était de la samba. Il y a du portugais, du français et de l’anglais. À l’époque j’avais une traductrice qui me disait : « Putain Julien, l’accent, tu l’as ! ». Elle voulait me faire plaisir mais bon, j’y arrive.

Julien Gasc reprenant Marcos Valle, à Rennes, le 29 janvier 2015

– Ils vieillissent pas très bien les chanteurs brésiliens d’ailleurs.

Plutôt mal, oui. À part Caetano qui joue toujours avec des jeunes, qui saute sur scène et qui se roule par terre… Milton Nascimento c’est un peu plus dur. Marcos Valle a joué il y a six mois à Brasilia : il n’y avait personne dans l’auditoire, genre dix personnes. Une amie de là-bas m’en a parlé. Quand je chante une chanson de Marcos Valle, je lui rends hommage pour dire qu’il y a quelqu’un de grand qui a existé dans la musique pop au Brésil.

– Après, il y a Seu Jorge ou Criolo qui reprennent un peu le flambeaux.

Tom Zé aussi, qui avait fait un triple ou quadruple album avec Tortoise. Je vous conseille d’écouter ça, c’est hyper bien ! J’ai aussi un pote qui a tourné avec Rodrigo Amarante aux Etats-Unis. Il a pris une claque monumentale ! J’ai écouté, j’ai été bluffé !

Propos recueillis par Pierre et Morgan Henry

Un grand merci à Julien Gasc pour sa gentillesse et sa disponibilité malgré le froid et l’humidité rennaise. 

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