Odezenne : « Odezenne n’est pas un rêve. C’est notre vie »

Vingt-cinq minutes à peine après les premiers coups de feu entendus aux abords du Stade de France vendredi soir, Odezenne montait sur la scène de l’Antipode, à Rennes, loin de se douter, comme nous tous, de ce qui se tramait au même moment dans la capitale. Car ce vendredi, en plus de faire leur baptême du feu dans la cité bretonne, les trois Bordelais venaient célébrer l’arrivée de leur nouvel opus, Dolziger Str. 2, sorti le matin même. La fête devait donc être totale, merveilleuse. Ce qu’elle fût, bien entendu. Parce qu’en dépit des coups reçus dans la gueule, Odezenne nous a rappelé, ce vendredi 13 novembre, combien une salle de concert est, et restera, un endroit magique.

■ Entretien avec Jacques, a.k.a. Jaco, l’une des deux voix d’Odezenne.

Mattia (à gauche) et Jaco, toujours accompagné de sa marinière.

Mattia (à gauche) et Jaco, toujours accompagné de sa marinière.

– L’album sort aujourd’hui [interview réalisée vendredi 13 novembre Ndlr]. Je crois que ça n’a pas été simple comme accouchement. 

Jaco : Comme tous les accouchements. Enfin, presque… Alix n’arrivait pas à écrire. Et si Alix n’arrive pas à écrire, moi, je n’écris pas, je fais autre chose. Pendant deux mois, on n’y arrivait pas.

– Vous avez pensé à tout arrêter ?

J : Oui ! On ne se voyait pas continuer en n’ayant rien à dire.

– Vous savez pourquoi ça ne venait pas, pourquoi l’inspiration n’était plus là ?

J : Il y a l’accumulation de concerts mais quand ils sont finis, tu rentres t’occuper du label, donc de la compta, du marketing, de la logistique, des envois etc. Ça va super vite et un jour tu pars dans un endroit où tout est lent, où il fait froid, où tu ne connais pas la langue et où il n’y a pas le web [le groupe est parti s’exiler à Berlin pour enregistrer l’album Ndlr].

– Aucun de vous ne parlait allemand ? 

J : Aucun. Et moi, je ne parle pas anglais. Les deux autres oui, mais moi je ne parle aucune langue hormis le français. Tu fais ton sac, tu te casses sept mois. Donc oui, c’est dur.

– L’objectif n’était pas forcément d’aller à Berlin mais de partir, tout court. Pourquoi ?

J : Parce qu’il fallait se couper de tout ça. Si tu t’installes à Rennes, tu commences ton album et là tu reçois un mail de l’attaché de presse, un autre du tourneur etc. Donc au bout d’un moment, il faut couper. Les réseaux sociaux, tout ! Ça a duré six mois.

– Si je comprends bien, vous avez enregistré là-bas l’EP (Rien, sorti en 2014 Ndlr) plus ce nouvel album ?

J : On a composé et écrit l’album. Et le dernier mois, on a enregistré l’EP qu’on avait déjà écrit. On s’est rendu compte qu’on avait l’album mais qu’il fallait plus de temps pour le faire convenablement. Alors que l’EP, on l’avait. Donc on s’est dit qu’en 2014, c’était ça qu’on allait sortir.

Pomme d'amour.

Pomme d’amour.

– Pourquoi ne pas avoir tout regroupé sur un seul et même projet sachant vous avez tout confectionné dans le même contexte ?

J : Parce qu’il fallait le faire à ce moment. Il y a des morceaux qui n’avaient pas leur place sur Dolziger, comme « Novembre » ou « Chimpanzé », mais qu’il fallait sortir. On voulait que ces morceaux soient dans notre discographie, par contre on ne s’est pas dit que l’EP allait dézinguer.

– Oui parce que votre succès arrive pratiquement avec cet EP. Que manquait-il avant ? D’où est venu le déclic ?

J : Je ne sais pas, la chance ! On ne fait pas des albums pour qu’il y ait un coup de coeur direct. Donc forcément, les gens qui apprécient nos albums, genre O.V.N.I., ils ont appris à l’apprécier. C’est un truc qui t’accompagnes. On travaille un disque sur le long terme. C’est comme ça que l’on conçoit l’art.

Sans Chantilly contenait vingt morceaux, O.V.N.I. quinze, et Dolziger dix. À quel moment vous vous dites : “Là, c’est bon, on a le compte !”

J : À la 8000ème écoute (Rires).

– D’autant qu’il y a neuf titres, plus un interlude…

J : [Il coupe] Ce n’est pas un interlude, c’est un morceau ! C’est un morceau parce qu’il y a une histoire. On vit ensemble depuis dix ans, on sort ensemble, on est toujours ensemble. Nos meufs sont copines entre elles etc. Ce morceau est un bout de notre histoire.

– Tu dis que vous êtes tout le temps ensemble et vous allez même jusqu’à le revendiquer. Ça me fait penser à Oxmo Puccino qui disait récemment dans une interview à l’Abcdr du Son : « Travailler en groupe, ce n’est que des prises de tête, c’est plus des concessions qu’autre chose. » Qu’est-ce que ça t’évoques ?

J : Ça dépend. Une prise de tête, ça peut être vu comme un problème. Nous, on aime bien les problèmes car il faut chercher des solutions. Et on aime ça. Chacun a son point de vue. Notre aventure est humaine car nous étions amis avant de faire le groupe. Mais quand on fait un truc artistique en commun, on fait ce qu’on a à faire tous les trois. Il faut prendre sa place. Or prendre sa place, ça ne signifie pas prendre trop de place. Parfois, tu as absolument envie d’un truc, mais si tu rentres dans cette logique, c’est un caprice, pas un coup d’inspi. Chacun ravale sa fierté et on travaille tous ensemble pour faire avancer le truc.

– Ce n’est pas trop galère à ce niveau là ?

J : Pas du tout ! On est tous dans la même logique de se dire que si on a trois points de vue pour monter le château, on ne doit pas commencer à se prendre la tête pour savoir comment on le monte. Si l’un le veut avec des tourelles, l’autre blanc et l’autre encore autrement, on ne va jamais le faire ce château !

– Les deux mois difficiles à Berlin, ce n’était pas dû à des problèmes pour se mettre d’accord ?

J : Non, c’était vraiment dû à la rupture totale par rapport à la vie qu’on menait, loin de chez nous, loin de la famille, loin des femmes.

1, 2, 3, soleil !

1, 2, 3, soleil !

– Pour revenir à l’album, il contient dix titres, assez courts, où vous allez à l’essentiel. Comment expliquez-vous que les artistes, en prenant de l’âge, en viennent à s’économiser en mots et à alléger leurs albums ?

J : Deux choses. La première c’est que sur ton premier album, logiquement, tu mets tout ce que tu as fait depuis le début. C’est logique, c’est la fougue. Quand tu as mis tes vingt meilleurs textes, il faut refaire un album. Et là, tu n’as pas quinze ans d’écriture derrière. Nous, si on dit moins de choses dans l’écriture, c’est aussi qu’on a travaillé dans ce sens-là. Je ne suis pas là pour revendiquer une caste ou une autre, je veux faire de la musique. Et si les gens l’écoutent, je vais faire mon possible pour que le maximum puisse au moins la comprendre. On essaye de ne pas aller trop vite, de ne pas faire chier les gens. Certains trouvent notre musique mélancolique ou triste, mais ça ne veut pas forcément dire que c’est chiant. C’est une belle tristesse parfois.

[La tour-woman entre dans la salle, pensant que l’interview est terminée. Jaco : « C’est la femme d’Alix, on se connait depuis quinze ans. Tu vois, c’est pour ça, aussi, que c’est pas pesant. »]

– Tu parles de belle tristesse. En parallèle de ces galères, il y a eu beaucoup de joie. Tu disais dans Les InRocks que cette période berlinoise contient trois des cinq plus beaux moments de ta vie. C’était sur le plan humain ?

J : C’est secret, mais il y a eu énormément de joie. Quand je vais en vacances, je ne prends jamais de photos. Je garde tout dans la tête. Là, c’est exactement pareil. C’est un truc qui a été écrit dans un laps de temps, et dans ce laps de temps il s’est passé plein de choses. Exactement comme il se passe plein de choses dans la vie des gens en six mois. C’est à la fois court et long. Mais oui, on a vécu des moments de ouf.

– Tu as été manutentionnaire pendant des années en région parisienne. Est-ce que, comme beaucoup d’artistes, vous estimez avoir été « sauvés » par la musique ? Et que, de toute manière, vous ne saviez faire que ça.

J : Non. Mattia vient d’une famille de musiciens. Son papa était batteur, son frère l’est aussi, donc c’est un cursus assez normal pour lui. Alix et moi, on tenait un site où l’on envoyait des maquettes d’avions. Donc ça aurait pu être une pizzeria ou autre. Ça ne m’empêche pas, moi, dans mon pieu, de fumer mes bédos et d’écrire des poèmes. J’arrive à avoir l’intermittence, à bien vivre… Je te parle de bien vivre, on me donne 1100 ou 1200 euros par mois. Mais c’est carotte ! De toute façon ce n’est pas pour la tune qu’on fait ça. Faut être complètement débile pour se dire que pour faire de la tune, faut faire de la musique.

– Vous parlez aussi du « rêve Odezenne ». C’est donc de ça qu’il s’agit, un rêve ?

J : Moi je ne le vois pas comme ça. Je le vois comme notre vie. Elle est différente de celle des autres mais celle des autres est aussi différente de celle des autres etc. Mais si ça n’avait pas été la musique, ça aurait été autre chose. Si on avait voulu faire de l’argent, on aurait pu en faire beaucoup, je pense. Sans musique, et sans illicite !

– Selon moi, avec Dolziger Str. 2, c’est la première fois que paroles et musiques sont aussi confondues. Il me semble que vous le recherchiez beaucoup, cet équilibre.

J : Ça fait je ne sais combien de temps que les gens nous disent : « Ouais, vous n’aimez pas qu’on dise que vous faites du rap. » Non, on n’aime pas. On préfère dire qu’on fait de la musique. 2Pac a fait de la musique, Beethoven a fait de la musique. Là, on a voulu faire des chansons. On commence tout juste à faire ce qu’on voulait faire depuis longtemps car à l’époque, on n’avait pas les capacités.

Jaco au micro.

Jaco au micro.

– Cette économie de mots, c’est aussi pour…

J : [Il coupe] Pour dire moins de conneries !

– T’as l’impression d’avoir dit des conneries ?

J : On grandit. On ne pense plus forcément pareil qu’avant. Je trouve ça plus distingué, aussi. Puis si t’y penses, le mec qui dépense de l’argent en achetant ton disque, il rentre chez lui, il s’assied sur son siège et il écoute. Quelque part, c’est une prise d’otage. Je suis plus âgé qu’avant, du coup j’ai moins envie de faire ça. J’ai envie de faire quelque chose de joli, de cool, pas de vous tartiner la gueule. Vous n’êtes pas des punching ball !

– Tu le vois comme ça ?

J : Ben ouais ! Tu te rends compte que j’écris des choses et qu’il y a des gens qui payent pour m’écouter. Il est chelou le rapport. Y’a des gens qui aiment bien se faire chier, qui sont capables d’encaisser des gros textes, et moi le premier ! Mais je ne sais pas, j’ai envie d’être plus juste, de ne pas trop en dire et d’aller à l’essentiel.

– L’année dernière, alors qu’on te demandait de réagir sur l’actualité et la politique dans une interview, tu avais répondu : « Franchement, je n’ai pas grand chose à dire sur l’actu. Je l’ignore, même. » Un an et demi plus tard, ton opinion a-t-elle changé ?

J : Je suis un peu à l’ancienne donc les nouvelles, je les connais parce que je communique avec les gens. Je sais ce qu’il se passe.

– C’est de la résignation alors ?

J : Je ne suis pas résigné, parce que quand tu es résigné ça veut dire que tu t’y intéresses. Non, je m’en bats les couilles, tout simplement ! Tu peux venir voir où j’habite, je suis un citoyen et je fais de la politique à ma manière. J’aide des gens à traverser la rue, je porte le sac des vieilles, je dis bonjour, je suis poli, je suis un être humain ! C’est pas parce que tu vas voter que tu dois oublier l’acte citoyen. Je mets une échelle de valeur dans les actes citoyens. Une fois j’avais dit : « Ceux qui sont au-dessus, ils prennent le métropolitain. Ils ne prennent pas le métro. »

– Ça veut dire quoi ça ?

J : Ça veut dire qu’ils ne prennent pas le métro. Personne ne prend le métropolitain, tout le monde prend le métro. Ces gens, quand ils en parlent, ils disent qu’ils prennent le métropolitain. C’est orchestré, c’est… Ce sont des rock-stars, des Johnny Hallyday les gars. J’ai rien à dire de mal ou de bien. Ils font leur show, voilà mon avis.

– Propos recueillis par Morgan Henry –

Merci à Jacques, Alix, Mattia, Mariama et Maxime Nordez pour avoir rendu cette interview possible.

– Dolziger Str. 2 disponible partout, et en écoute libre ici-même.

Odezenne Dolziger Str. 2 cover

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