Gilles Caron, une mémoire vivante

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Guerre du Viêtnam, combats sur la colline 875, Dak To novembre-décembre 1967 Gilles Caron Tirage d’époque, épreuve argentique. © Fondation Gilles Caron

« Si un photographe se révèle comme étant valable sur un cocktail, il sera bon également au Vietnam. La photo reste toujours la photo et la qualité d’un photographe ne dépend pas du sujet. » – Gilles Caron –


Disparu à l’âge de 30 ans en 1970 sur une obscure piste qui le menait à Phnom Penh, Gilles Caron fait aujourd’hui partie des grandes figures du photo-journalisme. Une carrière certes courte mais à l’ascension fulgurante qui l’emmènera souvent là où la folie humaine se déchaîne, au cœur de l’Histoire « avec sa grande hache » comme disait G. Perec. De son métier de photographe, Gilles Caron a laissé une quantité impressionnante de clichés de guerre, de manifestations, de scènes issues de la vie politique et artistique, autant d’images qui sont le témoin de ses passages éclairs dans des agences comme Apis, Photographic Service ou encore Gamma. Aujourd’hui, la fondation Gilles Caron s’emploie à faire vivre la mémoire du photo-reporter en publiant des ouvrages, organisant des expositions (« Conflit intérieur » à Tours) tout en continuant à défricher un travail intarissable et toujours aussi fécond. Focus sur une œuvre à la pertinence intacte.


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Daniel Cohn-Bendit face à un CRS devant la Sorbonne Paris, 6 mai 1968 Gilles Caron Tirage d’époque, épreuve argentique. © Fondation Gilles Caron

Style et rapidité

Ce qui frappe encore aujourd’hui lorsqu’on se penche sur le parcours de Gilles Caron en tant que photographe, c’est l’allure à laquelle sa réputation de professionnel s’est faite dans le milieu encore très étroit du photo-journalisme. En effet, ses clichés possédaient un style singulier qui traduisait à la fois un réel sens du cadre et une proximité avec le sujet sans que le filtre de la mise en scène ne vienne altérer la vérité de l’instant « Gilles a toujours du respect quand il prend les gens en photo. Jamais il n’essaie de les prendre en défaut. Il regarde les gens dans leur vérité, jamais il n’essaie de les rendre ridicules. Et il n’y a pas non plus des photos dégoulinantes de sang, il y a toujours une pudeur. Il a toujours été comme ça. […] Ce qui l’intéressait c’était les gens. Leur manière de vivre. Il voulait voir comment les gens, les civils vivaient dans cette tourmente et pas seulement les soldats(1) ». Paradoxalement, c’est lors d’évènements extrêmes où l’être humain révèle ce qu’il a de plus vil et de plus méprisable que Gilles Caron parvient à saisir un regard, une expression, une action, qui révèlent la nature humaine à l’échelle individuelle ou collective. Un métier qui exige beaucoup de qualités mais qui mobilise une éthique dénuée de voyeurisme et de curiosité mal placée doublée d’un opportunisme où seule la volonté de témoigner anime la conscience professionnelle. Ainsi durant toute sa (courte) carrière Gilles Caron s’est efforcé d’effacer le photographe au profit du photographié aussi bien au Biafra, qu’au Vietnam, ou en Israël.

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Guerre du Biafra, soldat biafrais 1968 Gilles Caron Tirage moderne d’après négatif original. © Fondation Gilles Caron

Connu et reconnu pour son travail à la fin des années 1960, Gilles Caron est pourtant venu à la photographie assez tardivement. C’est André Derain fils de l’artiste qui en 1964 le conduit à la photo et l’amène à acheter son premier Pentax. Si ses premiers clichés sont essentiellement consacrés à la vie de famille, son empathie le dirige vers l’extérieur dans le Nord de la France, à Pigalle, ou au bois de Boulogne « Je faisais des photos dans les parcs, des vieilles dames sur des bancs, des d’échecs au Luxembourg… J’avais montré ça à quelqu’un… Il a regardé les photos et m’a dit « C’est très bien, il y a une petite dame sur un banc, mais ce serait merveilleux si c’était madame de Gaulle.(2) »». Son appareil autour du cou, Gilles Caron se fait les dents à partir de mars 1965 sur à l’agence Apis pour qui il effectue plusieurs reportages à Paris. Apis est une petite agence mais qui a l’avantage de couvrir une actualité très large, aussi bien politique que culturelle. Il y croise de nombreuses personnalités de l’époque (Belmondo, Lino Ventura, Brigitte Bardo, Claude François) et réussit un joli coup en photographiant Leroy-Finville retenu à la prison de la Santé ce qui lui vaudra sa première « une » politique dans la presse. Mais tout va très vite pour lui. En mai 1966 il passe par l’agence Photographic Service où il apprend à faire du « charme » comme on dit dans le métier, avant d’être recruté sept mois plus tard par l’agence Gamma où il rejoint d’illustres professionnels comme Depardon, Vassal, Léonard de Raemy, ou encore Hubert Henrotte : « Depardon c’est lui qui l’a fait rentrer à l’agence. Il l’avait vu à Feyzin à Lyon (4 janvier 1966, ndlr) lors de l’explosion de la raffinerie, Gilles était à Apis, il commençait la photo et à Feyzin Depardon s’est dit « il bosse bien cet homme, il sait bien se placer(1) » « .

Pour Gamma, Caron ne lésine pas sur les films. Comme pour Apis il est sur tous les fronts, photographie Sartre, Mendes France, Robert Kennedy mais va surtout se faire remarquer grâce à un photo-reportage qui témoigne encore aujourd’hui de son flair. En mai 1967 alors qu’il est envoyé à Tel Aviv pour couvrir un reportage sur la première ligne de vêtements de Sylvie Vartan, Caron observe une grande agitation en Israël. Après avoir déposé les clichés de son reportage à Paris, il retourne à Tel Aviv car il sent que quelque chose va se passer : « L’entrée des troupes israéliennes en Egypte a été annoncée un matin à sept heures trente. Une heure plus tard, je m’envolais pour Tel Aviv. J’avais déjà une certaine expérience des organismes de presse gouvernementaux, ce qui m’a permis de ne pas faire la même erreur que les autres. Tous les correspondants étaient pris en charge dès leur débarquement et conduits en autocar là où tout était fini […] Je décidais donc de les doubler en partant de mon côté, seulement accompagné d’un confrère allemand, Frantz Goetz. Nous louons une grosse voiture américaine décapotable et vers la fin de l’après-midi nous partons en direction du front… Le hasard a fait le reste (3) ». C’est donc aux premières loges que Gilles Caron assiste à la « guerre des six jours ». Il multiplie les clichés, dont cette photographie symbolique du général Dayan à Jérusalem avec à ses côtés un commandant de division dont la réputation grandit, Ariel Sharon.

Ce premier grand reportage lui ouvre ainsi l’opportunité d’exprimer son talent sur des sujets plus sensibles. Entre 1967 et 1970, Gilles Caron ne cesse de parcourir le globe couvrir les grands soubresauts du monde : Vietnam (bataille de Dak To), la guerre du Biafra par trois fois au Nigéria, mai 1968, Londonderry en Irlande du Nord, Prague, Israël, le Tchad et le Cambodge. En l’espace de trois ans seulement, Caron s’est fait un nom, une signature, une renommée. A son sujet Don McCullin dira : « dès qu’un nouveau conflit éclatait quelque part dans le monde, je partais au plus vite, de peur de trouver Gilles déjà sur place(4) ». Une ascension fulgurante qui n’a rien à envier aux grands noms d’un photo-journalisme qui en est encore à l’époque à ses balbutiements : McCullin, Depardon, Larry Burrows, Cartier-Bresson.

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Manifestation lors du premier anniversaire de la répression soviétique du Printemps de Prague Tchécoslovaquie, 21 août 1969 Gilles Caron Tirage d’époque, épreuve argentique. © Fondation Gilles Caron

Celui qui « voulait voir »

Homme curieux de nature, cultivé, intéressé aussi bien par l’actualité cinématographique que politique, son désir de découvrir le monde s’est fait ressentir lorsqu’à seulement 17 ans il entreprend un long voyage autour du monde : Espagne, Maroc, Angleterre, Turquie, Iran, Yougoslavie… Rattrapé par le bouillonnement de l’Histoire en pleine guerre d’Algérie, il est appelé dans le cadre de son service militaire, dans un régiment de parachutistes en raison de son expérience dans le parachutisme civil. Ce passage par l’armée probablement motivé par la volonté de voir au plus près les combats, a sans conteste été un déclic pour sa future carrière de photo-reporter. Dans le recueil épistolaire J’ai voulu voir, le jeune para cherche à légitimer sa curiosité auprès de sa mère : « Mon existence je n’y attache pas tant d’importance, mais je la voudrais honnête, et si je pars je me trahirais un peu. Dans deux ans je retournerai dans mes pantoufles, mais je serai peut-être morne, fermé, l’œil vague comme un type avec qui je viens de discuter et qui revient de Tébessa après dix-huit mois là-bas. La curiosité a toujours été mon agent moteur, mais cette fois-ci elle excuserait ma faiblesse... (5) ».

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Bataille de Dak To, Viêtnam, soldat américain novembre-décembre 1967 Gilles Caron Tirage d’époque, épreuve argentique. © Fondation Gilles Caron

C’est en participant aux actions menées par l’armée française (sans la torture évidemment), que Gilles Caron prend conscience de l’horreur absolue vécue par les populations civiles. Raids, viols, tortures, traques, descentes dans les villages autant d’évènements qui vont finir par l’achever de le convaincre de ne plus partir en opération : « j’ai rédigé et signé sur papier officiel un texte selon lequel je refusais de participer aux opérations. Il fallait un motif et plutôt que d’écrire que mes opinions politiques me poussaient à prendre cette décision […] j’ai écrit que « j’entendais exprimer mon mécontentement, mes demandes de mutation ayant été refusées(6) ». Une décision murement réfléchie qui semble soulager sa conscience comme il l’écrit à sa mère en juillet 1961 : « le maniement du balais, aussi fastidieux et humiliant soit-il me laisse la conscience plus tranquille que celui de la mitraillette (7) ». Dès lors, les armes seront quasi son quotidien mais dans une mesure différente.

Seulement le métier de photo-reporter peut poser parfois de nombreuses questions, notamment d’un point de vue éthique. Se déplaçant au gré des conflits parfois pour des durées extrêmement courtes, le photographe de guerre a parfois pu projeter dans certains cas une image de « vautour opportuniste », côtoyant la mort de près, recueillant des images pour les grandes agences de presse. Chez Gilles Caron cette dimension est totalement exempte de son travail. Au contraire, en photographiant les acteurs, ou les victimes de la guerre il pose la question du rôle et de la place du journaliste comme cette photo où l’on voit Depardon au Biafra filmer un enfant agonisant. Une mise en abîme effroyable mais qui symbolise la dureté de la situation et la complexité du métier. A son évocation Marianne Caron témoigne : « Elle est terrible cette photo, c’est une photo symbole mais tellement forte ! En fait c’est fou mais c’est ça le photo-journalisme, comme Depardon qui arrive avec son petit pantalon blanc et ses belles chaussures et puis qui après repart ! C’est terrible cette photo ! Je ne crois pas qu’elle soit sortie à l’époque mais c’est étonnant de voir que les photos qui ont été publiées à l’époque ne sont pas forcément celles que l’on a envie de voir maintenant. Le regard a beaucoup changé.(1) »

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Guerre du Biafra, villageois ramenant un proche défunt juillet 1968 Gilles Caron Tirage moderne d’après film positif couleur. © Fondation Gilles Caron

La pérennité d’une œuvre : le rôle de la fondation Gilles Caron

Créée en 2007 par des membres de la famille et des professionnels de l’art et de la presse, la fondation Gilles Caron perpétue une œuvre incroyablement dense. Plus de quarante ans après sa disparition, la pertinence de son travail est restée intacte. Plus encore, l’activité de la fondation nous permet de porter un regard neuf sur ces photographies dont beaucoup sont encore méconnues voire inédites. C’est donc un travail de défrichage que Louis Bachelot, directeur de la fondation s’évertue à déployer via de nombreuses expositions comme celle du « Conflit Intérieur » (sous la direction de Michel Poivert) qui rendent hommage à l’œuvre et au photographe qu’il était : « C’est très important la fondation, s’il n’y avait pas la fondation je ne sais pas ce qu’on ferait. C’est une manière de rassembler autour de Gilles des gens formidables. […] Là on découvre les couleurs, des photos qu’il avait faites dans la première agence Apis, on a récupéré les films. Il y a beaucoup de choses à faire, l’expo va retourner à Clermont Ferrand l’année prochaine et puis on a plein de projets en couleur, il y a aussi les années avec anniversaire qui arrivent. On a numérisé beaucoup de films de Gilles et à chaque fois qu’on regarde des planches on découvre autre chose. C’est sans fin tout ça. Avec Michel Poivert, ce sont les chercheurs qui se penchent sur son travail. Il y a la fondation BRU qui nous aide beaucoup et qui soutient la fondation Gilles Caron. Et puis maintenant les photos de Gilles sont de nouveau distribuées par l’agence Gamma. Il se passe beaucoup de choses autour de lui, mais ce qu’il y a de plus étonnant c’est qu’au bout de toutes ces années Gilles déchaine encore les passions(1) ». C’est donc en regroupant les films, en organisant une chronologie et en portant un regard neuf sur ce que fut la vie de Gilles Caron, que la fondation met en perspective un travail qui ne demandait qu’à retrouver son essence. Mais c’est aussi grâce à l’acharnement de passionnés (historiens, collectionneurs, photographes, techniciens…) et à la complicité de la famille que l’œuvre de Gilles Caron vit depuis maintenant sept ans un regain d’intérêt on ne peut plus légitime. Trop souvent fractionnées ou évoquées de manière parcellaire, ses photographies ont de manière récurrente été désolidarisées d’une œuvre extrêmement riche, ce qui de fait, ne rendait pas justice à la globalité du travail effectué depuis ses débuts de photographe. Aujourd’hui, via les nombreux travaux et expositions qui voient le jour régulièrement, la fondation porte la mémoire de Gilles Caron au delà de la stricte sphère du journalisme.

Un grand merci à Marianne Caron pour sa gentillesse et sa disponibilité ainsi qu’au Jeu de Paume pour les clichés photographiques.


(1) Entretien avec Marianne Caron, été 2014

(2) Gilles Caron entretien avec Jean-Claude Gautrand, 1969 in Scrapbook p.87.

(3) Entretien par Jean-Pierre Ezan pour la revue Zoom en avril 1970, ibid. , p. 260.

(4) Citation de Don McCullin

(5) Lettre de Gilles du 29 avril 1960 à sa mère in Scrapbook, p. 37.

(6) Lettre du 7 juin 1961, ibid., p. 42.

(7) Lettre du 6 juillet 1961, ibid., p. 43

Sur la fondation Gilles Caron

Site officiel / Facebook

Sur la fondation BRU

Site officiel

Jeu de Paume

Site officiel / Facebook

Bibliographie :

Gilles Caron Scrapbook. Editions Lienart, Montreuil-sous-Bois, 2012, 296 p.

J’ai voulu voir. Correspondance de Gilles Caron et de sa mère. Editions Calmann Levy, Paris, 2012, 396 p.

Gilles Caron, le conflit intérieur. Michel Poivert. Editions Photosyntèses, Arles, 2013, 300 p.

Expositions :

Gilles Caron, « le conflit intérieur », exposition à Tours du 21 juin au 2 novembre 2014

– Caron/Gronsky du 13 au 30 octobre 2014 à la Polka Galerie à Paris

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