Désolé*, on vient seulement d’émerger : Astropolis, 23e acte

Un pèlerinage. Voilà comment l’on pourrait qualifier ce week-end tant attendu par des milliers d’amoureux de musique électronique. Astropolis n’est pas seulement une vague d’artistes qualitativement reconnus, c’est surtout une atmosphère, un grand rassemblement de famille. On voudrait tous que le temps s’arrête, même sous le crachin de Keroual. Des sourires à perte de vue, des mains qui se lèvent. Du vin rouge renversé sur des t-shirts blancs, des soldats épuisés qui ont trouvé refuge dans le chill. Qu’importe, pendant deux jours et demi nous ne sommes pas ici pour juger. Le long périple menant jusqu’à Brest en vaut la chandelle. En vrac, on a pu croiser Jeff Mills, Mr G, Objekt, Surgeon, MCDE, The Mover, etc. Et bien évidemment les incontournables Electric Rescue, Manu le Malin, Madben et autres fous des machines venus, comme tout le monde, prendre la navette direction les astres. On l’annonce, le retour sur Terre sera difficile.

Beau rivage, excellemment négocié par Deadlift

Beau rivage, excellemment négocié par Deadlift

Un chemin très Detroit

On le sait, Astropolis est très attaché aux racines ricaines de la techno. Bon nombre d’artistes issus de la Motor City sont passés par Brest au fil des éditions. De Scan 7 à Robert Hood, en passant par Model 500. Une des figures emblématiques du festival breton reste Jeff Mills. Il est de ceux qui ne s’adaptent pas au public. C’est le public qui doit apprivoiser un set de Monsieur Mills (Monsieur Moulins pour les non anglophones). Pendant un peu plus de 2h30 il a hypnotisé l’Astrofloor, sans relâcher la pression, faisant résonner ses mythiques “Bells”. Un peu plus tôt, dans une Cour décorée par Spiderman en personne, Aux 88 déchainait le public par ses rythmes breakés, agrémentés d’une grosse bassline. Comme Michel Sardou à l’Olympia en 1991, le rare duo harangue la foule et, pas comme Michel cette fois, use du vocoder.

Mr G fidèle à son bob Ricard

Mr G fidèle à son bob Ricard

Ben Frost, le Aron Gunnarson de la musique électronique

Islandais d’adoption, Ben Frost a adopté le climat spécial de ce pays dans ses sonorités. Dans la pénombre de Keroual, la scène Mekanik s’apprête à trembler sous les effets diaboliques du géant australien. Mieux, il fait cesser le crachin quelques instants. Comme si les Dieux du ciel s’inclinaient devant une telle maîtrise et une telle absurdité musicale. N’y voyez ici aucune connotation péjorative, notre ami foufou est simplement en train de démonter le chapiteau. Machines et guitare à portée de main, l’ouragan Benoît sait y faire en matière d’expérimentation du son, à l’instar de SHXCXCHSXSH l’année passée. N’étant pas informés du changement de plateau de la Cour, nous n’avons pu savourer les dernières minutes de ce qui restera comme l’une des merveilles de ce festival.

Spiderman x La merditude des choses avec Joy Orbison

Spiderman x La merditude des choses avec Joy Orbison

Beau Virage et les reines du dancing

L’association de Beau Rivage avec le festival Piknik Electronic est une réussite. Le but étant de promouvoir les artistes français, via le tremplin, et canadiens, pour qui un créneau de trois heures est réservé de 17 à 20h. Cette année, la belle Claire clôture ce rendez-vous qui connait une ampleur sans précédent depuis maintenant deux, trois ans. Un set un peu fadasse, malgré quelques montées bien senties. Mais trop de linéarité à notre goût. En revanche, Deadlift qui la précédait est venue exposer toute sa gamme de styles. Après un live house de Blutch (ne pas confondre avec Butch le producteur fou), la belle blonde nous a servi quelques bombes atomiques, entre acid house, bass music, new wave et techno. Les tracks de Special Request et Mala nous ont remis les idées en place. Pour couronner le tout, que dire de ce cycliste escaladant la terrible ascension (!) des jardins de la marine encouragé par les danseurs. Gilbert Duclos-Lassalle pour lui !

Auxiliaire de vie

Auxiliaire de vie

Tony n’est pas très beau. Ce n’est pas grave parce que Tony est fort et surpuissant

Le vendredi, c’est Astroclub. Souvent associée au mot techno, l’une des deux soirées d’ouverture n’a pas fait dans la dentelle. La Suite, lieu de vie nocturne portuaire rassemble Anthony Parasole, Surgeon, Dr Rubinstein et pour du tabassage en règle. Le premier l’a joué comme Beckham, c’est-à-dire très “club”. Le second est venu nous infuser sa science de l’analogique. Enfin, la troisième s’est contentée d’achever tout monde, y compris les petits nouveaux, directement importés de la Carène. C’est la performance du second qui nous a le plus marqué. Le maître incontestable et incontesté de cette soirée. Quelle audace. Ce n’est pas une surprise tant Anthony Child a su imposer sa patte depuis de nombreuses années. On pourrait même parler en décennies. A la manière de Jeff Mills, il nous envoie dans une contrée parallèle, où cohabitent les distorsions et les kicks brutaux. Même notre Manu national secouait la tête sur le côté de la scène. On remarquera tout de même que les mains baladeuses sont toujours d’actualité et que la gente féminine n’est pas épargnée. Ah ! Quels fin tacticiens ces mecs…

Le président du groove et Estelle Denis en pionnière techno

Ça nous trottait dans la tête secrètement depuis quelques années. Ce doux rêve où une avalanche de groove du tonnerre (de Brest) s’abat dans le plus connu des chapiteaux de Keroual. Pendant que Floating Points apaise les esprits bruts de techno, Mr G s’échauffe. Passé la cinquantaine, il n’est pas toujours aisé d’avoir un déhanché digne de ce nom. On a vu un G dans son style caractéristique. C’est-à-dire décomplexé, bondissant derrière sa console de mixage. Dire qu’il aurait pu se retrouver coincer à Roissy comme Karenn. Fort heureusement pour les organisateurs et pour le public, il à pu répondre présent et de bien belle manière.

Du côté de La Cour, notre Raymond national nous aurait caché le penchant techno de sa douce. Après le set de l’hyperespace d’Objekt (et non pas après Karenn), voici que Estelle Denis aka Veronica Vasicka envoie les dernières balles appuyées. Pour être franc, la diversité du plateau du soir nous a empêché d’apprécier à sa juste valeur ses transversales magiques. Selon nos envoyés spéciaux, elle aurait fini par un bon gros tacle assassin sur Joy Orbison sans que celui-ci ne sorte sur civière. Ah, ce diable de Raymond !

La scène Chill. Ceci n'est pas un montage, ce coin existe bel et bien !

La scène Chill. Ceci n’est pas un montage, ce coin existe bel et bien !

Hardcore, toujours plus fort

Bizarrement, on a moins squatté la scène Mekanik cette année. Il faut avouer que le plateau des autres scènes était moins “nian nian” que certaines années. Tradition oblige, on est venu saluer Emmanuel qui ne faisait pas le Malin, y allant de sa sombre techno thérapie. “Ce soir je jouerais acidcore”, annonçait-il dans un reportage de TV Rennes en 2012. Le pilier d’Astropolis, qui cette année a pris une nouvelle dimension grâce à la sortie du documentaire “Sous le Donjon” relatant sa carrière et les anecdotes qui lui resteront familières. Mais Manu reste le même, simple, abordable. C’est lui qui check auprès de tous les techniciens si tout est opérationnel. C’est même lui en personne qui t’annonce que Mindustries a trouvé une solution pour se sortir de la galère qu’est devenu Roissy en début de soirée. Autre moment fort sympa, le passage du crew Casual Gabberz. Cette fois-ci en mode plus délirant mais tout autant entrainant. L’identité du festival est toujours incarnée sur cette scène, via l’éclectisme Ravy du line up chaque année.

Le crachin du bonheur

Que celui qui n’a jamais mis les pieds à Brest ne viennent pas se plaindre de la météo en Bretagne. Lorsque notre ami parisien débarquera via l’atypique gare brestoise, il sera secoué d’emblée par quelques rafales de vent et des gouttes pas fraiches en guise de bienvenue. N’en déplaise aux Andalous et autres Sudistes. Qu’ils se rassurent, même pour le festivalier le plus aguerri ça reste atroce. On se dira que ça fait simplement partie du décor, un baptême… qui peut durer une nuit entière.

On louera le ciel de nous avoir fourni cette bruine merveilleuse, qui ne mouille absolument pas. Le temps idéal pour manger des crêpes. On me chuchote dans l’oreillette que ça commence à faire cliché. Je m’arrête ici et m’en vais acheter une Atlas au Leclerc du coin. Ciao les loustiques !

Par Thibaut Bazylak

*dédicace à notre ami Michel Denisot, regretté président de La Berrichonne de Châteauroux.

Crédits photos : Maxime Chermat Photography

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