Chassol : “Si je n’ai pas aimé Scarface, c’est à cause des synthés”

“Harmonisateur” du réel, chef d’orchestre, arrangeur, musicien surdoué et maintenant homme de radio, Christophe Chassol est tout cela à la fois. Et tellement plus encore. Rencontré juste avant son passage sur la scène du festival Hello Birds à Saint-Malo en septembre dernier, le maillon fort du label Tricatel nous a parlé sans détours de son amour du cinéma et du voyage. Il faut dire que ça faisait un moment qu’on rêvait de poser quelques questions au créateur de Big Sun, projet aussi visuel que sonore enregistré à la Martinique qu’il défend depuis plus de trois ans. Entre un vol Paris-L.A. et deux chroniques radio, on a enfin trouvé le temps de passer quelques minutes avec l’un des artistes les plus fascinants de sa génération. À la vôtre !

chassol 1Big Sun est sorti il y a déjà trois ans. À quoi peut-on s’attendre ce soir ?

Chassol : Je ne joue pas que Big Sun depuis trois ans. Je joue aussi Indiamore et une autre pièce qui s’appelle Animal Conducteur, sur le chef d’orchestre Jean-Claude Casadesus, et d’autres choses satellites. Mais je joue principalement Big Sun. Des versions de 50 minutes, des versions de 1h15, pour des gens debout, assis etc.

Tu t’adaptes entre les festivals et tes concerts estampillés Chassol ?

C’est tout le temps Chassol mais disons que c’est varié. On fait des festivals, des clubs, des festivals de films, de jazz, des trucs plus mainstream, d’autres plus électroniques ou avant-garde.

Et niveau discographique tu en es où ?

On fait un nouveau disque là. Enfin un nouveau film-disque et le premier live sera mi-janvier.

Qui est issu d’un voyage comme Big Sun et Indiamore ?

Non c’est issu d’une lecture qui s’appelle Le Jeu des perles de verre de Hermann Hesse. Il a écrit plein de bouquins comme Siddhartha, Narcisse et Goldmund, Le Loup des steppes et donc ce livre. L’album et le film sont issus de la réflexion sur le jeu. Le thème c’est le jeu et on est parti au Japon pour filmer les salles d’arcade et les roller coasters.

Il n’y a pas des trucs avec les animes aussi ?

Un peu. Il y a quelqu’un qui va me faire des dessins qui s’appelle Gaëtan Brizzi, c’est un dessinateur qui a fait notamment Fantasia 2000. J’ai filmé aussi une cour d’école, les matchs de basket, enfin voilà : le jeu, la compétition, le hasard, le vertige, le théâtre…

À quand remonte ce tournage ?

Je suis en plein dedans. J’ai fini de filmer au début de l’été. Je suis parti filmer la récré dans les écoles, plein de situations de jeu et là je suis dans le montage.

Tu as également fait pas mal de radio ces derniers temps. On aime beaucoup tes chroniques sur France Musique d’ailleurs.

Oui c’est agréable la radio. J’ai fait la saison dernière et je continue cette année.

Comment ça se passe ? Tu leur proposes un artiste ou un morceau ou ce sont eux qui te font la commande ?

Non, je fais ce que je veux mais ça a pu arriver. Quand il y a eu l’anniversaire de Lili Boulanger j’avais fait sur elle, où alors s’il y a une disparition ou autre, mais sinon je fais ça la veille au soir. D’ailleurs j’essaye de choisir des morceaux avec lesquels j’ai une histoire parce que c’est trop dur de parler d’un titre que tu connais pas.

À la rentrée on a bloqué sur ta chronique sur Vinícius de Moraes. On est de gros amateurs de musiques brésiliennes et celle-ci était particulièrement cool.

C’est vrai ? Vous connaissiez ce morceau ?

Oui de par les albums avec Toquinho. T’es un spécialiste de musique brésilienne, toi ?

Je ne suis pas un spécialiste mais j’aime bien ça. Mon entrée c’était Hermeto Pascoal, justement parce qu’il a fait tous ces trucs d’harmonisation de discours et donc je me suis plongé dans cette musique par lui, vraiment par l’avant-garde. J’aime bien la façon qu’ils ont de tout digérer, tu sais c’est un peu comme un gros ectoplasme qui avale les autres musiques, qui les englobe et les recrache à sa sauce. Et puis j’y suis allé souvent, j’aime beaucoup.

Et tu n’as pas de projets autour du Brésil ?

Le projet c’est ce qui est devenu Big Sun en fait. Je voulais le faire sur le Brésil au début et il se trouve que la Martinique c’est vraiment juste au-dessus. Sur place, je me suis rendu compte que tout ressemblait à la Martinique. Les odeurs, les sons, la zik que tu entends dans les bagnoles, les gueules, le métissage. Et donc je me suis dis que j’allais aller aux Antilles où je connais les gens. C’était comme une révélation, le Brésil. Je suis parti pour faire des repérages et là-bas je me suis rendu compte qu’il fallait que je fasse la Martinique.

Après Indiamore tu étais allé tourner en Inde. Est-ce que tu prévois la même chose avec ton projet sur le Japon ?

Ouais, j’imagine. Après, la partie sur les jeux vidéo, j’avoue que ce n’est pas le cœur du truc, mais elle sera là quand même. J’ai bossé avec un rappeur japonnais qui s’appelle Kohh. Je l’ai filmé en train de jouer à Tekken avec un pote à lui, puis sur fond vert pendant qu’il parle du jeu. Donc oui je pense qu’on ira présenter ça, bien sûr.

Ta musique est indissociable du voyage ? Tu ne pourrais pas composer quelque chose en restant chez toi ?

Disons que là je suis dans cette optique de filmer. Et pour filmer, il faut quand même sortir de chez toi, à part si tu filmes dans ton appart. Donc c’est de toute façon un voyage, et le voyage c’est se mouvoir.

chassol big sunTu ne conçois pas ton art sans l’image ?

Tu sais je fais plein de choses différentes. Je fais de la musique de film, je fais des trucs vraiment classiques, je fais des collaborations avec des gens. Là je suis revenu hier, j’étais en Californie avec Frank Ocean toute la semaine. Et pour le coup il n’y avait pas d’image. Mais j’ai envie de l’explorer encore ce rapport, cette sorte de synchronisation.

D’ailleurs tu fais toujours des musiques de films ?

Oui !

Toujours dans l’horreur ?

Non ça peut être varié mais c’est vrai que celles que je retiens c’est toujours l’horreur.

Toi en tant que cinéphile tu viens de ce cinéma là ?

Oui j’ai vu Dawn of the Dead très très tôt. Le premier que j’ai vu c’est Zombie (le titre européen), après tu as La Nuit des morts vivants, L’armée et Le Jour des morts vivants. Du coup je pense que c’est le second, là où ils sont dans le supermarché. J’aime bien le cinéma de genre de manière générale.

Tu as dû saigner les B.O. de Carpenter alors.

Je ne suis pas un fan des musiques de Carpenter. J’ai un truc avec les synthés, j’aimais pas trop ça. Tous les gars comme Etienne Jaumet, ils adorent ça et c’est clair que ça a la côte.

C’est surtout que ça revient à fond. Un gars comme Forever Pavot fait quasiment de la musique de film.

Ça fait un moment que c’est revenu quand même. Puis c’est une époque de genre de claviers aussi. Moi l’époque que je préfère en horreur, même en quoi que ce soit, ce sont les années 60/70. À partir des années 80 j’ai plus de mal en général.

Dans tes interviews tu cites souvent des B.O. de films américains. On se demandait ce que tu pensais des B.O. de films italiens de ces années là ?

En score j’écoutais beaucoup Ennio Morricone, Riz Ortonali et Bruno Nicolaï. Morricone a une période vraiment très contemporaine, atonale, et quand il utilise des synthés c’est comme un instrument de l’orchestre, c’est à l’intérieur d’un élément de l’orchestre. Comme le fait Jerry Goldsmith. Mais la musique purement de synthés, j’ai du mal. Par exemple je n’ai pas aimé Scarface alors que je suis un fan de De Palma. Je n’ai pas aimé à cause des synthés. La musique c’est Vangelis je crois, ou alors c’est l’autre… (après vérification, il s’agit de Giorgio Moroder, Ndlr) J’aime pas cette musique, elle me rend le film glauque alors qu’en soi il est super. Je suis plus de l’école Jerry Goldsmith, Jerry Fielding, Morricone, Lalo Schifrin.

chassol3Et en cinéma pur, à part Romero quelles sont tes madeleines ?

En horreur ? C’est des trucs classiques : William Friedkin, L’exorciste. Tobe Hopper avec Massacre à la tronçonneuse, tout ça. Mais après dans les trucs plus récents il y avait The Descent, j’ai bien aimé les deux volets. Sinon en musique il n’y a rien de spécial. Moi je te dis c’est La planète des Singes, Goldsmith, The Omen

Tu avais d’ailleurs dit que la pochette de Big Sun était une référence à La Planète des Singes.

Oui, carrément. Tu le connais le film de 1968 ? C’est Franklin Schaffner avec une musique de Jerry Goldsmith. Ça c’est le premier, après tu en as quatre ou cinq autres dans les années 70, des suites qui ne sont vraiment pas géniales. Il y a le second avec la musique de Leonard Rosenman qui est démente, mais après ça se dégrade. Et puis ceux des récentes années c’est… je sais pas. C’est des films d’action quoi.

Toi tu as bossé plutôt avec des réalisateurs français ?

Oui. J’ai fait des films d’horreur avec Alex Courtès. C’est un réal qui fait beaucoup de clips, Cassius tous ces gens-là. Et il a fait son premier film d’horreur en 2012 qui s’appelait The Incident, très cool ! Un asile, un hôpital psychiatrique, une panne de courant et les inmates qui sortent et qui défoncent tout le monde. J’en ai fait un pour Marina de Van aussi, qui s’appelle Dark Touch. Une histoire sordide d’inceste et de vengeance à la Carrie. Tu me parlais des Italiens mais Pino Donaggio, qui faisait aussi beaucoup d’arrangements, pour Ornella Vanoni par exemple, a fait les musiques de Blow Out de De Palma, de Carrie, de Pulsions.

Ça doit être des approches complètement différentes de passer d’un projet comme Big Sun à ça ?

C’est différent dans le sens où, pour moi, je fais ce que je veux, alors que pour un film je sers le montage. Mais les travaux ne sont pas si éloignés car j’ai une image, du son et je fais correspondre ça comme je veux.

Toi qui vient du classique, quelles seraient tes portes d’entrée pour des gens qui n’y connaissent pas grand chose comme nous ?

Une bonne porte d’entrée pour la musique classique c’est quand même la musique de film. Quand tu t’attaches à un film, les orchestrations classiques deviennent faciles à écouter. Il y a par exemple une O.S.T. qui s’appelle Les Planètes, de Gustav Holst. J’en avais fait une chronique d’ailleurs (à voir ici). Vous pouvez écouter ça les yeux fermés. Elle a été jouée pour la première fois en 1916 et tous les gars de la musique de film s’en sont inspirés. C’est une suite symphonique sur les planètes. Il y a Neptune la mystique et Mars, c’est Star Wars. Tu hallucines que ça ait été écrit en 1916. Après tu as les trois balais de Stravinsky : Le sacre du Printemps, L’oiseau de feu et Petrouchka qui sont à peu près de la même époque, entre 1912 et 1914. Il y a aussi Daphnis et Chloé, qui est un balais de Ravel. On dirait de la musique de film mais c’est facile à écouter, c’est comme de la pop. Ça et tous les trucs un peu sauvages du début XXe : Prokofiev, la Suite scythe. C’est tendu, il y a de l’action, tu ne t’endors pas donc c’est facile à écouter. Une bonne entrée c’est aussi d’écouter West Side Story, qui va d’ailleurs être refait par Spielberg. Je ne sais pas s’il va faire un truc plan par plan comme avait fait Gus Van Sant sur Psycho ou s’il s’agit d’un remake. Mais bon, faut lui faire confiance à Spielberg.

Carpenter refait la musique du prochain Halloween.

Oui, avec Jamie Lee Curtis… Il ne va pas laisser passer l’occasion de se faire un billet, il a raison. Non mais elle est bien la musique d’Halloween, c’est juste que je ne suis pas fan. D’ailleurs quand il a fait The Thing, la musique c’est Morricone, pas John Carpenter. Et moi c’est celui que je préfère.

Propos recueillis par Pierre et Morgan Henry

Merci à Boris et Christophe Chassol pour cet entretien.

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