Charlie Hebdo : le mercredi des cendres

charlie hebdo tout est pardonnéLe journal peinait à écouler 60 000 exemplaires par semaine, ils sont ce matin des milliers, peut être des millions, à vouloir le leur. Parmi eux, quelques fidèles, et pas mal d’oiseaux de mauvaise augure. La bave aux lèvres, les mains moites et le palpitant à son maximum, tous attendent leur copie du désormais journal le plus célèbre de France, d’Europe, du Monde ! À Nantes, comme partout ailleurs, les kiosques sont vidés dès 7 ou 8 heures. « Vous n’avez plus de Charlie ? », demande un client affolé. « Non, je n’ai plus de Charlie. Mais on en aura demain, après demain, et tous les autres jours de la semaine », répond le buraliste, visiblement dépassé par les évènements. Aux infos, certains affirment s’être levés à 3 heures pour être sûrs d’obtenir le précieux sésame. Il fait encore nuit mais les tabacs ont déjà pratiquement fait leur chiffre. Car si plus de Charlie, restent Libération, Ouest France, Le Figaro, Le Parisien, Le Monde… Comme l’a dit Luz hier en conférence de presse : « Quand vous irez dans un kiosque demain, achetez Charlie mais un autre journal aussi. Si vous achetez la presse, on aura vraiment gagné. » Banco. À 10 heures, on évoque une rupture de stock nationale du canard. Dans la rue, les gens marchent au pas de course ou trottinent, se poussent, doublent, et parfois s’énervent. « Je le cherche depuis 6h30 ! », grommelle un homme après s’être cassé le nez devant un énième bureau de tabac. Les commerçants ont beau répéter qu’ils seront de nouveau ravitaillés demain et les autres jours, le Français s’en moque. Son journal, il le veut aujourd’hui, tout de suite, maintenant ! Et tant pis pour l’ordre et la morale.

À qui profite le crime ?

Cette cohue post-attentat, Charb et sa troupe s’en seraient gaussés à s’en faire péter les abdos. Si l’élan est fort et républicain, il y a dans ce mouvement de masse quelque chose de profondément gênant. Du pacifisme et de l’union du weekend dernier, ne reste ce matin plus qu’individualisme et roublardises. Etre le plus vif, le plus rusé, jouer des coudes, savoir gratter une ou deux places dans la queue, tels sont les enseignements de cette petite promenade matinale dans un pays qui joue un peu trop à s’indigner. Dans quelques jours, tout le monde aura son Charlie Hebdo, mais combien l’auront seulement lu une semaine plus tard ? Et combien le rachèteront régulièrement, s’abonneront, ou iront jeter un œil chez les collègues Bakchich, Siné Mensuel ou Le Canard Enchainé ? Parmi les acheteurs de Charlie cette semaine, 90% ne l’ont jamais lu auparavant, disait Laurent Léger à Libération il y a quelques jours. Pessimiste, le grand reporter et rescapé du massacre de Charlie Hebdo, ne veut pas nier ce qu’il considère comme une évidence : « Une actu chasse l’autre. Bientôt, on sera seul à nouveau je crois. C’est comme ça. On le sait. On en rit aussi. Tout soutien est bon à prendre mais on est très lucides sur comment ça va se passer. » Pour le dessinateur Willem, 73 ans bien tassés, le constat est similaire. « L’émotion va durer deux semaines. Et encore, je suis optimiste. » Deux semaines, le temps d’une digestion douce et progressive ; le temps pour les médias de focaliser notre attention sur d’autres sujets d’actualité. La neige, les vacances d’hiver, la vague de froid en Picardie…

Reconnaissance posthume 

Le plus glauque dans cette ruée sur les kiosques à journaux n’est pas l’acte en lui-même mais la manière dont il est exécuté. Devant l’immense rideau de fer du Carrefour Beaulieu de Nantes, une grosse soixantaine de personnes attend impatiemment que 9 heures sonne pour se jeter sur le rayon presse de l’hypermarché. Une ruée sur un journal satirique, dans un centre commercial gigantesque et globalisant, n’y a t-il pas quelque chose qui cloche ? Dans la foule, des jeunes, des vieux, un handi en fauteuil roulant, une ou deux poussettes. Derrière les grilles, vigiles et employés se marrent et préviennent : « Messieurs, Dames, s’il vous plaît, attendez bien l’ouverture complète de la porte. » Une foule compacte de bon matin, un mercredi de janvier, il ne s’agit pas des soldes mais d’un acte résistant. Du moins, aux yeux de ces quelques vautours pour qui les manifestations de dimanche ne sont déjà plus qu’un lointain souvenir. Soudain, les portes s’ouvrent et la scène se passe de commentaires : course effrénée devant les portiques de sécurité, virage serré à droite où quelques individus manquent de se casser la gueule, puis assaut final sur le portant à journaux. En trente secondes, plus rien. À 9h05, l’hypermarché nantais ressemble de nouveau au désert de Gobi.

Nous, on l’aurait bien voulu aussi, notre Charlie. Car comme quatre millions de Français, on a marché ce week-end pour cette liberté qui nous touche et que l’on revendiquera éternellement. Mais hors de question de courir, de se battre, ni même d’effectuer un quelconque geste de précipitation ou d’énervement pour récupérer un canard. Ce matin, au nom de la solidarité et de la démocratie, les Français ont revêtu leur plus beau costume d’égoïste pour être certains de regagner leur domicile avec leur petit journal bien à eux. Quitte à faire la queue sous la flotte pendant 1h30, quitte à arriver en retard au boulot, quitte à sortir de Carrefour avec des bleus sur les bras. Beau et triste à la fois, un peu comme ce drame et les élans humanistes qui ont soulevé le pays ces derniers jours. Sur Internet, aux alentours de midi, le hashtag le plus utilisé sur Twitter n’était plus #JeSuisCharlie, #NotAfraid ou #NousSommesEnsemble mais #JaiMonCharlie, agrémenté de selfies gênants. Une victoire personnelle au milieu d’une cause commune, en somme. « C’est dur d’être aimé par des cons », faisait dire l’hebdomadaire au prophète Mahomet en 2006. À l’évidence, Cabu ne pensait pas si bien dire.

Par Morgan Henry, ancien lecteur de Siné Hebdo.

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