Baltimore – Le Rap face à son histoire

Sur l’échiquier noir et blanc, la mort de Freddy Gray a fait basculer la partie dans le rouge sang. Scènes d’émeutes, médiatisation partiale faisant la part belle au sensationnalisme : Baltimore s’embrase et la communauté Afro-Américaine fait de nouveau face à son destin. Dans un pays où les amoureux de la gâchette ont l’index un peu trop facile, l’histoire refait surface sous des traits menaçants. Et qui dit contexte brûlant, dit bande-son incendiaire. Du kérosène sur le sample. Musique noire populaire par essence, le rap devrait s’imposer comme le leitmotiv tout trouvé du soulèvement. Les têtes d’affiche du mouvement semblent pourtant étrangement muettes à l’heure de guider la révolution et de lui donner un visage médiatique.

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« On devait détruire cet enfoiré ! »

 

C’est un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître. Une époque où Don Cornelius, l’animateur de Soul Train, faisait trembler dans les chaumières en conviant LL Cool J et les Public Enemy dans son émission proprette et sans vague. Les grands méchants loups parés de bagouses en or, casquettes vissées sur le crâne, infiltraient la bergerie, et l’Amérique toute entière se retranche derrière ses clôtures blanches. Quelques années de pulsions animales, où les MC possédaient encore cette aura de voyou parti à la conquête du monde, suffisant à elle seule à créer le malaise et soulever les foules. Ou l’alliance explosive entre le pouvoir du verbe et la brutalité du rythme.

Rien d’étonnant donc à ce que les émeutes de 1992 à Los Angeles soient rythmées par les « Cop Killa » et « We Had To Tear This Muthafucka Up » d’Ice-T et Ice Cube, en écho au passage à tabac de Rodney King par des policiers blancs – pour aller plus loin, checkez donc ce papier de nos collègues de La Rumeur -.

Période différente, victimes identiques à Boston, une vingtaine d’années plus tôt. Quelques heures après l’assassinat de Martin Luther King, et alors que le rap est encore en couche-culotte, James Brown met sur pied un concert pour appeler au calme. Le Soul Brother use de son charisme fédérateur et de son déhanché diabolique pour apaiser une communauté proche de la rupture.

Des manifestations essentielles, parfois maladroites et teintées d’une violence brute, mais ô combien symboliques alors que la population afro-américaine cherchait ses leaders.

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La révolution, mais pas trop

 

En 2015, les porte-étendards du mouvement hip-hop tiennent davantage d’Hillary Clinton que de Louis Farrakhan. Jay-Z ? Occupé à réparer les pots cassés de TIDAL, son caprice de multimillionnaire narcissique. Un silence coupable de la part de l’archétype de l’American Dream, propulsé de son corner de Brooklyn jusqu’aux buildings de Wall-Street. Drake ? Obnubilé par la quête du titre de « Rappeur le plus chiant de l’histoire ». Kanye ? Il brille également par son absence. Composer des titres mièvres avec Paul Mc Cartney est chronophage, comprenez.

Dans l’ombre, quelques rappeurs braquent pourtant les projecteurs sur une Amérique morcelée. Moins exposés mais plus engagés, on a vu Joey Bada$$ et son Pro-Era, YG et The Game marcher en tête de peloton, Talib Kweli, Lupe Fiasco, Killer Mike et Common afficher leur soutien via les réseaux sociaux à renfort de hashtags et d’images symboliques. Plus radical, T.I y est allé de son petit commentaire polémique, qualifiant la police de New York de « gang le plus meurtrier des Etats-Unis » tandis que Young Thug appelle à la « guerre et au sang ». Un discours qui fait écho aux prémonitions de 2Pac, vingt ans plus tôt.

Je pense que les négros en ont assez de casser simplement des vitrines de magasins. La prochaine fois qu’il y aura des émeutes, ce sera dans le sang. Il y aura des meurtres…

C’est dans les moments charniers que les histoires s’écrivent et les légendes se bâtissent. Kendrick Lamar et D’Angelo l’ont bien compris, tous deux auteurs de brûlots pro-Noirs à la portée à la fois commerciale et sociétale. To Pimp A Butterfly et Black Messiah sont à ce titre des combats essentiels en ce qu’ils ont de profondément spontané et complexe, à l’image de la lutte qui s’organise. L’héritage funky d’un siècle de musique noir et de centaines d’années d’oppression. « Blood of a slave, heart of a King » clamait Nas.

Pour tout essentielles qu’elles soient, ces marques de soutien isolées ne sauraient suffire face à une situation qui n’en finit plus de s’enliser dans la violence et la diabolisation des Noirs, alimentée par la caricature permanente des émeutiers anarchistes. Comme une nouvelle illustration du fossé entre oppresseurs et victimes.

Le rap, de par son passif d’insurgé et sa symbolique révolutionnaire, doit incarner ce contre-pouvoir médiatique, au sein d’un système qui marginalise et divise. Car si la révolution ne sera pas télévisée, elle ne se fera pas non plus via smartphone, dissimulée derrière des posts de soutien à un peuple qui lutte, dans la rue, face à l’escalade de la peur. La révolution ? Oui, mais pas trop. Les mots ne pèsent pas lourd dans la balance de la haine.

A quand une manifestation fédératrice, un geste solidaire et libéré de tout intérêt médiatique ? Aux têtes d’affiche, ceux-là même dont l’influence n’est plus à démontrer, de guider par l’exemple, de réunir émeutiers et pacifistes, résignés et optimistes. Une voix qui rassemble, inspire et murmure des paroles de paix, assez influente pour être entendue, suffisamment crédible pour que ses idées se propagent.

Alors que le monde entier a les yeux rivés sur Baltimore, le rap regarde son reflet dans le miroir de la rue. Là où tout a pris forme, où les langues se sont déliées et les corps se sont soulevés. Sous la chaleur étouffante de l’injustice raciale, devenue caniculaire au cours des derniers mois. Au-delà du salut de la communauté qu’il représente, le rap a ici l’occasion de réaffirmer sa position de voix du peuple, sa légitimité et ses racines d’insurgés. Au regard du verdict rendu par le procureur général de Baltimore, on se dit que oui, peut-être que tout finira par être OK. Du moins jusqu’à ce que la pellicule se rembobine.

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