Aux frontières du réel : Transient Festival 2016

Organiser un festival de musiques électroniques en France est devenu moins risqué qu’auparavant. En revanche, mettre en place une structure capable d’attirer des artistes qui repoussent sans cesse les limites de leurs styles respectifs, et attirer un public curieux et avare d’explorations musicales, est un pari audacieux. C’est ce que l’équipe du Transient Festival s’efforce de démontrer depuis maintenant trois ans – et plus si l’on comptabilise le travail en amont. Quoi de plus excitant et rafraichissant qu’une programmation mêlant ambient, electronica, IDM et techno ? Une multitude de live associés à une minorité de DJ set qui se comptent sur le doigt d’une main. Histoire de casser la “routine” des autoroutes technoïdes. En toute logique, Buggin a parcouru le métro 5 et enjambé la passerelle du Canal de l’Ourcq pour atterrir au plus grand Cabaret Sauvage du monde. Récit.

Mister Legowelt en action

Mister Legowelt en action

Ce n’est pas souvent qu’on prend son pass quatre mois avant un festival. Toujours est-il qu’à l’annonce des premiers noms du Transient, la carte bleue n’a pas chauffé tant que ça. Quarante euros les deux jours (vendredi/samedi), c’est un joli cadeau au vu de la programmation. Cette dernière est très éclectique : Samuel Kerridge, M.E.S.H, Novi_sad, Xhin et Luke Slater, Legowelt entre autres. C’est là qu’on se dit que les pupus vont bouder le Cabaret Sauvage au profit de soirées plus dansantes.

Point positif, le public. Une foule intergénérationnelle est présente sur ces deux jours. La présence de Plaid le vendredi joue surement. On retrouve un peu tous les styles mais, ici, ce n’est pas GQ, on n’analysera pas les sapes de telle ou telle personne. Non, ici c’est Paris ! La ville dont on dit que les gens seraient peu ouverts lors de ces bières dansantes (oui, c’est le pendant jeune et festif des thés dansants). Détrompez-vous, le public était au top : joyeux et le sourire aux lèvres. On pense à tous ceux qui ont loupé les marches en descendant du bar. RIP les chevilles esquintées. On se remémore également ce monsieur plus âgé que la moyenne qui a failli se vautrer comme un chef en regagnant une banquette.

Et si nous parlions de l’artistique ? Le Cabaret Sauvage était aménagé en deux endroits. Tout d’abord, la scène principale, sous le chapiteau, où se sont déroulées toutes les performances live et DJ set. Et un barnum (chauffé, il faut le préciser) en extérieur où se trouvaient diverses installations numériques. Nous n’y sommes pas restés longtemps mais si vous vouliez phaser devant des VHS passant de courts et intrigants enregistrements en boucle, c’était le spot parfait. En retournant dans la salle, nous sommes passés devant le food truck. Dix euros les trois boulettes, sept euros les frites. Ah coucou !

M.E.S.H fait monter l’ambiance à sa manière. Démolition de l’espace danse pour lui

Le projet Sirens, association de Novi_sad et Ryoichi Kurokawa ouvrait notre festival. Il est 20h30. Asseyez-vous mesdames et messieurs, et laissez-vous porter par les visuels changeants au rythme des basses fréquences. En effet, coupler l’audio avec la vidéo est un des atouts de ce festival. Dommage que la qualité du système son ne soit pas à la hauteur… Les aléas du direct font que le line up est légèrement décalé. M.E.S.H commence son live alors que son compère pilotant les visus semble avoir du mal avec ses branchements. Finalement, les deux parviennent à s’accorder et donnent une toute autre dimension à ce live qui partait sur des bases un peu fades. Au fur et à mesure de l’heure qui lui est accordée, M.E.S.H fait monter l’ambiance à sa manière. Démolition de l’espace danse pour lui. S’ensuit Plaid. Pas de quoi se réchauffer du froid extérieur avec eux. Trop de mélodies tuent les mélodies. Une superposition des accords trop gourmande pour un résultat peu savoureux. Leurs compositions peuvent être agréables à l’écoute, mais ce live n’a pas démontré tout l’engouement qu’ils déclenchent. Heureusement, Alex Augier est là pour redresser la barre. Dans un tout autre style, ce Français manipule simultanément la partie audio et la partie visuelle. Comprenez l’audiovisuel ! Equipé de son armada modulaire, il nous transporte vers des contrées lointaines. Sachez-le, l’embarquement de la NASA ne se fait pas à Cap Canaveral mais au Cabaret Sauvage.

Il est environ minuit lorsque Poborsk se lance dans un conte fou mettant en scène des insectes robotisés. Mêlant IDM et electronica, l’artiste fascine le spectateur qui se met à rêvasser et bouger ses membres inconsciemment. Deuxième fois en une semaine que l’on voit ce mec qui nous était inconnu auparavant, et deuxième fois qu’on kiffe. Dis, tu voudrais pas parrainer Buggin ? (avec Russell Haswell, évidement). Visiblement, tout le monde n’est pas “T’arrives à rentrer dedans ?”, me demande une fille à coté. Elle semble blasée de ne pas pouvoir se trémousser. Pas d’inquiétude, Voiron arrive. Le chef de l’infoline a préparé un live orienté rave, acid et UK hardcore. Pas étonnant quand on connait le solide. C’est enfin bon, ceux qui éprouvaient des difficultés à danser peuvent dorénavant s’exprimer.

Container, en plein live.

Container, en plein live.

Sous sa tignasse ondulée, Legowelt enchaîne. On a du mal à se mettre en jambe – et en tête – au début mais la suite se débloque et le son devient plus fou. Ne négligez pas la prononciation du “w” [Lego-ouelte] au risque de vous faire recaler par votre coup d’un soir néerlandophone. La particularité de ce vendredi soir, c’est de mettre à l’honneur des artistes français émergents. C’est le cas de Rubbish Techno Consortium. Francis, pour les intimes, tient à ce que le son soit brut (de pomme). En tout bien tout honneur, son setup se base sur un alignement de machines analogiques. Du kick en veux-tu, en voilà. Et du lourd. La fatigue se fait sentir. Les jeux de lumière nous éblouissent plus qu’ils nous ambiancent. Je n’apprécie pas à sa juste valeur sa performance même si je tiens à rester pour voir Subjex. Il s’amuse à occuper la galerie en attendant que les derniers réglages de son s’effectuent. Nous voilà partis dans une ambiance où se croisent dubstep et glitch. Ça s’accélère mais rien ne sert d’attacher la ceinture. Acid, techno et breakcore font danser le peu de survivants dans le public – une bonne centaine tout de même. Le tempo redescend et, manque de chance, survient un petit incident mécanique. Arrêt au stand, on répare le son et c’est de nouveau parti. C’est sûr ces dernières notes que je quitte le Cabaret Sauvage. Rendez-vous le lendemain !

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Coup dur du samedi, Mika Vainio annule pour raisons médicales. C’est fort regrettable mais c’est la vie. En attendant, nous arrivons à 21 heures. Sylvgheist Maelström déroule. Comme hier, les visuels refusent de se projeter dès le début du live. Surement un coup de Itélé. Il faut peu de temps pour mettre de l’ordre et rétablir la situation. Les enceintes crachent une ligne de percussions brutes et des textures ténébreuses. On sent l’influence de Orphx derrière. Il y a plus de monde que la veille. Suite au forfait de dernière minute de Mika Vainio, c’est un Franck Vigroux esseulé qui se pointe derrière les machines. Pas de quoi effrayer un mec qui a de la bouteille. Il assure solo ce set alternant ambient et passages plus intenses, plus rentre dedans. Ces parties étant dans la lignée de ce que j’avais pu voir à Bruxelles quelques mois plus tôt lors de son passage au Bozar.

Ma principale attente du weekend, c’est Sir Kerridge. Le bon Samuel présente son projet Fatal Light Attraction. Avec sa tête de gentil garçon, il tripote son sampler, détournant ses riffs de guitare en sonorités maléfiques. Pour le moment, ça reste calme. Puis Samuel s’énerve. Il commence à se tordre dans tous les sens, à gesticuler derrière son vocoder. Les lumières situées devant lui reflètent son ombre dans l’écran. Une ombre qui va à droite, à gauche, se déforme au rythme du son et finit par aller de plus en plus vite. Parce que Kerridge se transforme. Ce n’est plus le même. Et la violence du son déchaine la foule. Carambolage sous le chapiteau, c’est le chaos total ! Le temps d’un instant et d’une ultime explosion, Kerridge redevient calme et peu repartir le sourire aux lèvres. Sa prestation est dingue. N’oublions pas de citer son acolyte féminine qui, dans l’ombre, a géré à merveille les “fatal lights”. En revanche, pas de répit pour moi. Container est là avec ses cassettes et sa MC 909, prêt à faire bouillir le public. On le reconnaît à ses tempos rapides et ses sonorités travaillées sèchement. Le grand Ren nous veut du bien. Pas besoin de forcer pour lui rendre la pareille. Top of the pop, le mec. Le grand chambardement sonore a bien lieu, avant un retour à quelque chose de plus classique pour la seconde partie de soirée.

M.E.S.H. était de mèche.

M.E.S.H. était de mèche.

Parce que Kerridge se transforme […] Carambolage sous le chapiteau, c’est le chaos total !

Celle-ci devait débuter avec Coldgeist. Après une longue attente, son live n’aura finalement pas lieu. On remballe tout. Avec la Chupe, mon fidèle acolyte, on pense à un souci dû au Mac. Impossible de ne pas penser à cette réplique tristement culte d’une ancienne gloire de la vie nocturne nantaise : “Plus de Mac, plus de vie !” Tout cela fait qu’Abdulla Rashim débute son DJ set avec quinze minutes d’avance. Oui, vous avez bien lu. C’est seulement le premier DJ set du weekend. Pas mal, non ? Et ça vient de Suède. En tout cas, il meuble son set de sonorités qu’on lui connait bien. Celles qui font la renommée du label Northern Electronics. Des boucles enivrantes, longues à souhait, et des transitions entre les morceaux qui n’en finissent plus. Une forme de psychédélisme techno.

Changement de plateau à 2h30. Un petit mec de Singapour qui a passé la majeure partie de son temps dans le public en première partie de soirée. Voilà un type intéressé et impliqué. Je dois avouer que je n’avais pas vu de set de cette trempe depuis longtemps. Il est rare, de nos jours, de voir des DJs mixer à l’ancienne, tempo soutenu, cuts et filtres aux moments opportuns. La sélection est quasi propre. Une techno principalement chaleureuse et funky avec des vocaux qui en sont l’acmé. Techniquement, c’est du lourd. Les tracks ne durent pas plus de trois minutes, on est loin de ses productions linéaires et dark sur Stroboscopic Artefacts. Une manière de mettre son prochain dans les meilleures conditions : Xhin le magnifique.

Xhin Xhin

Xhin Xhin

Son prochain n’est autre que Luke Slater. Le pionnier anglais ne fait pas dans la demi-mesure. Après une intro qui va crescendo, une avalanche de beats s’abat dans le chapiteau. Pendant deux heures, Slater balance sans relâche. Alors oui, il faut aimer la techno assez puissante, sinon vous pouvez partir. Et quel joli pied de nez à ce milieu où les critiques peuvent fuser que de balancer un vieux Umek pour finir sa performance. Bien ouèj, Luke !

Il est six heures, soit l’heure de partir si je ne veux pas me retrouver à la rue…

Pendant deux jours, nous en avons pris plein les yeux et les oreilles. D’ailleurs, heureusement qu’il y avait des bouchons à disposition car la qualité sonore laissait à désirer. Artistiquement parlant, pas mal de positif avec une alternance de très bon (Kerridge, M.E.S.H, Xhin) et de bon (Poborsk, Container, Legowelt). Peu de négatif (Plaid) en revanche. Une diversité intéressante pour un festival qui ne demande qu’à grandir. Mais pas trop, hein ! Si l’année prochaine l’organisation nous offre une programmation aussi alléchante, à coup sûr, on reviendra.

Par Thibaut Bazylak

Crédits photos : Anaïs Duvert / Tom Jö

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